L’économie en quête de diversité

Si elle est confirmée par le Sénat, Cecilia Rouse — réputée pour ses travaux en économie du travail — devrait devenir la première personne noire à présider le Council of Economic Advisers, chargée de conseiller le président des États-Unis.
Photo: Chandan Khanna Agence France-Presse Si elle est confirmée par le Sénat, Cecilia Rouse — réputée pour ses travaux en économie du travail — devrait devenir la première personne noire à présider le Council of Economic Advisers, chargée de conseiller le président des États-Unis.

L’économie a longtemps été la chasse gardée des hommes, et elle l’est encore selon Hélène Périvier, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques. « La science économique a été pensée par des hommes, pour être au service d’une société dirigée par des hommes » résume-t-elle dans son nouveau livre L’économie féministe, publié aux Presses de Sciences Po. Mais les choses sont-elles en train de changer ? Le Devoir propose un portrait d’un domaine en quête de diversité.

Monsieur Gagnepain et Madame Gagnemiettes

Que signifie une « économiste féministe » ? Dans son ouvrage, l’autrice Hélène Périvier reconnaît que, « si l’économie est une science et le féminisme une idéologie politique, alors l’économie féministe sonne comme un oxymore ». Malgré tout, la professeure n’hésite pas à se reconnaître comme telle, en fait, c’est l’économie qui l’a menée à se considérer comme féministe, reconnaît-elle en entrevue.

« Les concepts en économie, apparemment neutres, ne le sont pas », explique-t-elle. L’économie a été pensée pour « répondre à des questions relatives aux échanges marchands, mais elle n’a pas été conçue pour comprendre les échanges d’une autre nature », comme le travail domestique ou le travail familial, ajoute Mme Périvier.

Ainsi, malgré les progrès réalisés pour accéder à la parité et réduire les écarts de revenus, dans de nombreux pays, « l’organisation sociale reste centrée sur Monsieur Gagnepain » tandis que « Madame Aufoyer est devenue Madame Gagnemiettes », déplore Hélène Périvier dans son livre.

Les femmes et les hommes ont souvent des approches et des points de vue significativement différents sur des sujets importants relatifs aux politiques publiques. C’est pour cela qu’il est particulièrement important d’entendre les voix des femmes.

Un constat que partage celui qui en a écrit la préface — le célèbre économiste français Thomas Piketty, réputé pour ses travaux sur les inégalités. « Si le combat [pour la parité hommes-femmes] est loin d’être terminé, c’est d’abord du fait de l’ancienneté des préjugés et des discriminations, écrit-il. Au cours du XXe siècle, les mécanismes de la domination sont devenus plus subtils, mais non moins réels. »

En somme, l’égalité de droits n’a pas abouti à une égalité de faits. « Si l’on examine l’accès aux emplois les mieux rémunérés, on constate que les choses ne changent que très lentement : au rythme actuel, il faudrait attendre l’année 2102 pour atteindre la parité », rappelle Thomas Piketty.

Il suffit de jeter un œil au classement de Forbes des personnes les plus riches au monde pour s’apercevoir que le tableau reste à très forte domination masculine. Dans le Top 10, aucune femme. Dans le Top 50, seulement 6. 

Briser le plafond de verre

Soumaya Keynes, économiste et éditrice au magazine britannique The Economist, se souvient de sa visite, il y a quelques années, au Département d’économie de l’Université de Harvard. Au mur étaient suspendus plusieurs dizaines de portraits des professeurs émérites du Département, parmi lesquels les plus grands penseurs de l’économie, raconte-t-elle en entrevue. « Il n’y avait aucune femme sur ces portraits. »

Mais les femmes sont de plus en plus nombreuses à briser ce plafond de verre, que ce soit dans le domaine universitaire ou institutionnel. Il suffit de penser à Laurence Boone, économiste en chef à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), à Carmen M. Reinhart, vice-présidente et économiste en chef du Groupe de la Banque mondiale, ou encore à Gita Gopinath, économiste en chef du Fonds monétaire international (FMI).

Si sa nomination est confirmée par le Sénat, Cecilia Rouse — réputée pour ses travaux en économie du travail — devrait quant à elle devenir la première personne noire à présider le Council of Economic Advisers, chargé de conseiller le président des États-Unis.

Malgré certains progrès dans la représentativité, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir. L’économie reste l’une des sciences les moins féminisées, et les femmes représentent à peine le quart des économistes, rappelle Hélène Périvier dans son livre. Esther Duflo, économiste franco-américaine récompensée du prix Nobel d’économie en 2019, était seulement la deuxième femme à recevoir cet honneur, soit dix ans après Elinor Ostrom.

En 2019, Janet Yellen, nouvelle secrétaire américaine au Trésor américain, rappelait cependant, lors d’un événement public, que « les femmes et les hommes ont souvent des approches et des points de vue significativement différents sur des sujets importants relatifs aux politiques publiques. C’est pour cela qu’il est particulièrement important d’entendre les voix des femmes ».

Mme Yellen soulignait également que, si « les femmes travaillent dans tous les domaines de l’économie, elles ont tendance à être attirées par des domaines plus axés sur les gens — comme la santé, l’éducation, le développement et le travail. […] Elles se concentrent sur des questions de grande importance qui sont sous-étudiées par les hommes ».

Présence afro-américaine

Mais « si l’économie est hostile aux femmes, elle est particulièrement antagoniste aux femmes noires » écrivait l’économiste Lisa D. Cook dans une lettre publiée dans le New York Times, cosignée par Anna Gifty Opoku-Agyeman. « Les femmes noires représentent 6,8 % des diplômes de baccalauréat en sciences sociales. Mais, en 2017, seulement 0,6 % des doctorats en économie et seulement 2 % des diplômes de baccalauréat en économie étaient attribués à des femmes noires », ajoutaient les auteures.

Dans un portrait brossé par le FMI en décembre, l’économiste Lisa Cook raconte avoir souvent été découragée de publier certains articles scientifiques portant sur des enjeux touchant les Afro-Américains ou encore de poursuivre ses études au doctorat. Il y a tout de même eu une exception dans son parcours, raconte-t-elle. Elle se souvient des encouragements de Donald J. Harris — le premier chercheur noir à obtenir un poste au Département d’économie de Stanford, père del’actuelle vice-présidente des États-Unis, Kamala Harris. 

Lisa Cook n’est toutefois pas la seule à constater que les questions raciales sont trop peu abordées en science économique. Selon les résultats préliminaires d’une étude menée par Imran Rasul, professeur d’économie au University College London, sur la période allant de 2000 à 2020, seulement 1,4 % des publications en économie étaient reliées à des enjeux de race, comparativement à 9 % en sociologie et 4 % en science politique pour la même période.

Toutefois, ces thèmes sont extrêmement importants, selon l’économiste Lisa Cook. « Le racisme appauvrit toute l’économie », écrivait-elle dans une autre lettre publiée dans le New York Times.

Selon une étude publiée en septembre dernier, les écarts raciaux entre les Noirs et les Blancs auraient privé l’économie américaine de 16 000 milliards de dollars au cours des vingt dernières années. « Si les écarts raciaux étaient résorbés aujourd’hui, cela créerait 5000 milliards de dollars de PIB américain supplémentaire sur les cinq prochaines années », estiment les chercheurs.

  
 

À voir en vidéo: