Couche-Tard met sur la glace l’acquisition de Carrefour

Carrefour, qui est le premier employeur privé en France, représente près de 20% de la distribution alimentaire du pays.
Photo: Loic Venance Agence France-Presse Carrefour, qui est le premier employeur privé en France, représente près de 20% de la distribution alimentaire du pays.

Les négociations pour l’acquisition du géant français de la distribution alimentaire Carrefour par le maître québécois du dépanneur Couche-Tard ont été rompues.

La décision de mettre le projet sur la glace aurait été prise à la suite d’une rencontre entre le ministre français de l’Économie, Bruno LeMaire, et le fondateur et président de Couche-Tard, Alain Bouchard, ont rapporté vendredi soir les agences de presse Reuters et Bloomberg, citant des sources anonymes.

Les dirigeants de l’entreprise québécoise qui s’étaient rendus à Paris pour convaincre le gouvernement français étaient déjà dans leur vol de retour à Montréal, selon Bloomberg. Ils disaient toutefois ne pas exclure une reprise des négociations si Paris changeait d’avis. Ni Couche-Tard ni Carrefour n’avaient fait de commentaire officiel au moment où ces lignes étaient écrites.

Plus tôt dans la journée, Québec ne semblait toujours par croire au « non définitif » de Paris à l’acquisition du français Carrefour par le québécois Couche-Tard.

Ne remettant pas en cause la sincérité ni la légitimité des préoccupations exprimées par le gouvernement français à l’égard de la transaction, le ministre québécois de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, disait toutefois que la direction de Couche-Tard pouvait encore apporter les assurances nécessaires en matière notamment de protection de la sécurité alimentaire française. « La poussière va retomber un petit peu. Il n’y a rien qui va se décider dans les 24 prochaines heures », avait-il estimé en conférence de presse virtuelle quelques minutes avant de s’entretenir au téléphone avec son homologue français.

Bruno Le Maire semblait pourtant s’être montré on ne peut plus explicite quelques heures auparavant aux micros de BFM TV. « Pour résumer : c’est un non courtois, mais clair et définitif », avait-il martelé. Il en allait, selon lui, des « intérêts stratégiques du pays » non seulement à l’égard d’une entreprise représentant le premier employeur privé de France, avec plus de 100 000 salariés, mais plus encore parce que Carrefour représente près de 20 % de la distribution alimentaire du pays.

« Je considère que si cette crise sanitaire nous a appris une chose, c’est que la sécurité alimentaire n’a pas de prix, avait fait valoir le ministre. Je le dis avec beaucoup de respect pour Couche-Tard […] avec beaucoup de respect pour Carrefour. »

Une autoroute à deux sens

Entreprise en rapide croissance internationale grâce à de nombreuses acquisitions, Couche-Tard semblait près d’une entente avec l’équipe de direction et de grands actionnaires de Carrefour pour son achat pour 25 milliards canadiens essentiellement en argent comptant. Ce projet d’acquisition « amical » venait avec des promesses de maintien des emplois dans les activités françaises de l’entreprise pendant deux ans, de maintien du siège en France et d’investissements de 3 milliards d’euros sur 36 mois.

En matière strictement d’affaires, Couche-Tard et Carrefour semblaient sur le point de conclure une entente profitable pour les deux groupes. Le ministre Pierre Fitzgibbon disait toutefois comprendre les préoccupations du gouvernement français en matière de sécurité alimentaire et invitait Alain Bouchard à déployer les efforts et à offrir les garanties nécessaires pour rassurer Paris.

Pour le reste, il a admis ne disposer « d’aucun levier légal » pour forcer la main des Français. Il n’a surtout pas manqué de leur rappeler que le Québec avait bien accueilli dans le passé les acquisitions du groupe Transport de Bombardier par Alstom, de la CSeries par Airbus ou encore de l’ex-Ciment St-Laurent par Lafarge. « L’autoroute des transactions commerciales va dans les deux sens. »

Les nouvelles règles du jeu

Le professeur de stratégie à HEC Montréal, Louis Hébert croyait bien, lui aussi, que le projet d’acquisition de Couche-Tard n’était pas mort en dépit du « non définitif » de la France. « Les multinationales savent que ce genre de négociations se situent à plusieurs niveaux, y compris politiques. Habituellement, il y a toujours de la place pour des aménagements, des corrections et de nouvelles garanties afin d’accommoder les parties. »

Devenues « le Far West », au plus fort du mouvement de déréglementation dans les années 1990 et 2000, les règles des gouvernements en matière d’investissements étrangers ont été depuis considérablement resserrées « un peu partout dans le monde, y compris au Canada », dit l’expert.

Les entreprises n’ont aucun intérêt dans ce contexte à essayer de forcer leur chemin, que ce soit par la voie légale ou les pressions de leur gouvernement, dit Louis Hébert. « L’expérience a montré qu’une approche hostile n’est pas payante à long terme. »