Une économie verte et durable, c'est pour quand?

La COVID-19 a procuré une occasion de transformer notre économie pour qu’elle respecte les limites de la planète tout en répondant aux besoins humains. Mais il faut une transition à la fois juste et équilibrée, selon Denis Bolduc, secrétaire général de la FTQ.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La COVID-19 a procuré une occasion de transformer notre économie pour qu’elle respecte les limites de la planète tout en répondant aux besoins humains. Mais il faut une transition à la fois juste et équilibrée, selon Denis Bolduc, secrétaire général de la FTQ.

La pandémie de COVID-19 a révélé bien des failles de nos sociétés, et en particulier de notre modèle économique. La crise climatique, le vieillissement de la population, l’accroissement des inégalités accentuent depuis des années la pression pour changer de perspective. Heureusement, les idées ne manquent pas, les initiatives non plus et, sur ce front, le Québec a peu à envier aux autres. Aujourd’hui : les politiques publiques, dernier de six textes.

Et si on accélérait le pas ? L’impatience, sinon un sentiment d’urgence, habite ceux et celles qui s’activent, chacun dans leur domaine, à faire avancer le développement durable et humain au Québec. Le fil conducteur de leurs attentes est le désir d’un maillage de tous ces efforts en des plans et des stratégies cohérents, portés par des politiques publiques vigoureuses.

Le gouvernement québécois ne récolte pas une mauvaise note, lui qui a déjà une loi sur l’économie sociale, qui soutient nombre d’initiatives d’économie circulaire, qui mise sur l’électrification des transports et la biométhanisation des matières résiduelles pour réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES). En fait, plusieurs acteurs de l’économie plurielle québécoise et plusieurs chercheurs relèvent que le gouvernement se montre même « ambitieux » sur certains fronts.

Mais il reste encore bien des gestes à poser. « L’absence d’une feuille de route en matière d’économie circulaire, avec les dispositions légales pour en faciliter la mise en œuvre, nousralentit dans notre progression », constate Daniel Normandin, directeur du nouveau Centre d’études et de recherche intersectorielles en économie circulaire (CERIEC), de l’École de technologie supérieure.

Sophie Bernard, économiste et codirectrice d’un programme sur l’économie circulaire à Polytechnique, se plaint de la lenteur à agir pour corriger des « problèmes systémiques et de coordination » persistants.

« Pour atteindre nos objectifs de 2030 en matière de réduction des GES, il faudra accélérer la cadence et ne pas seulement être ouverts à quelques projets », soutient Pierre-Olivier Pineau, professeur à HEC Montréal et titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie. Il reconnaît les efforts des gouvernements, mais « déplore leur manque de courage ».

« Je comprends que ce soit difficile, que la population n’a pas toujours envie d’écouter cela, que les mandats électoraux de quatre ans ne laissent pas beaucoup de temps pour obtenir des résultats. Mais il faut des politiques publiques très fortes, que la collectivité prenne les choses en main et que les individus soient responsabilisés », dit-il.

Je suis optimiste parce qu’on a tous les outils à notre disposition. Je suis très pessimiste par contre parce que nos sociétés et les humains en général n’ont pas souvent réussi à faire des changements de cap de cette ampleur.

 

L’économiste François Delorme, de l’Université de Sherbrooke, préférerait que les gouvernements tiennent la barre pour éviter au monde de foncer dans le mur climatique. Les initiatives des grands acteurs financiers et des grandes institutions internationales sont des signaux positifs importants, mais les gouvernements doivent en faire davantage, en particulier sur le front social. Il comprend leurs contraintes toutes politiques. « Il y a toujours la question : qu’est-ce qui est théoriquement souhaitable et qu’est-ce qui est faisable dans les circonstances actuelles ? »

La concertation et les initiatives existent, mais François Delorme s’impatiente, voyant venir le point de bascule climatique. « Il y a mobilisation, mais pas encore une masse critique, un mouvement unifié, un front capable de faire contrepoids et de pousser le gouvernement alors qu’il faut une vague de fond. »

Plan de relance

Depuis le printemps dernier, il y a du mouvement. Des organisations québécoises allant du Conseil du patronat du Québec (CPQ) au Chantier de l’économie sociale en passant par la FTQ et Équiterre ont pris l’initiative le printemps dernier d’élaborer un plan pour une relance « solidaire, prospère et verte » pour le Québec. Ce plan du G15 +, comme se nomme le groupe, a été dévoilé l’été dernier, a obtenu depuis l’appui de plusieurs villes, organisations et chercheurs et a ouvert les portes de plusieurs ministres des gouvernements fédéral et québécois.

La force de ce plan est qu’il fait consensus parmi des organisations de plusieurs horizons et est le reflet de « là où la société québécoise est rendue », soutient Karl Blackburn, p.-d.g. du CPQ. Selon lui, « le contexte actuel procure une opportunité ». Mais il faut une transition à la fois juste et équilibrée, précise Denis Bolduc, secrétaire général de la FTQ. « Il ne faut pas que ce soit brutal, pas seulement pour les entrepreneurs, mais aussi pour les travailleurs qui ne souhaitent pas une fermeture. »

Et cette économie qui respecte les limites de la planète tout en répondant aux besoins humains ? On n’y est pas encore, mais on y pense. « Le mot “économie” dans “économie circulaire” faire référence au système. Mais comment le système peut-il être différent, réinventé ? […] On est confrontés à un frein, à une grosse force d’inertie du système actuel alors qu’on a vu, avec la pandémie, qu’on peut bouger rapidement quand on le veut », souligne Sophie Bernard.

Collègue de Sophie Bernard, l’ingénieur de l’environnement et chercheur Manuel Margni fait le même constat, mais pense que « la crise attribuable à la pandémie a suscité un éveil, une prise de conscience » sur la capacité d’agir des gouvernements, quand ils le veulent, et sur la faible résilience d’un système économique « dépendant de chaînes d’approvisionnement qu’on ne connaît pas, qui sont très longues ».

Il insiste sur la nécessité d’une approche holistique qui voit au-delà de la réduction des GES. « Pour être holistique, il faut avoir des initiatives à tous les niveaux, dans les ménages, les industries, les gouvernements centraux et locaux… Toutes les initiatives ont le potentiel de changer la donne. […] Il ne faut pas regarder seulement l’économie circulaire. Il faut aussi se demander : ai-je besoin de cette matière ? Est-ce que j’ai besoin de tout ça pour être bien ? »