Virage inévitable, mais avantageux, pour les entreprises

Photo: CIF Metal CIF Metal, une fonderie d’aluminium de 150 travailleurs à Thetford Mines, a graduellement remplacé tous ses fours à l’huile par des fours à induction électriques.

Le Québec inc. n’est pas opposé à la lutte contre les changements climatiques. En fait, il devrait même en sortir largement gagnant si les gouvernements se décident enfin à passer de la parole aux actes et aident, particulièrement, les plus petites entreprises à se préparer aux chocs qu’elles subiront d’une façon ou d’une autre.

Il y avait bien, mercredi après-midi, 170 personnes branchées au webinaire sur l’efficacité énergétique en entreprise organisé par le Fonds de solidarité FTQ à l’intention de PME d’un peu partout au Québec. L’un de ses conférenciers vedettes était Jean Marcoux, le p.-d.g. de CIF Metal, une fonderie d’aluminium de 150 travailleurs à Thetford Mines. Non content d’avoir graduellement remplacé tous ses fours à l’huile par des fours à induction électriques il y a une dizaine d’années, il s’est aussi mis à l’éclairage à faible consommation (DEL) et a changé ses chariots élévateurs au gaz propane pour des modèles électriques.

Le changement de fours, qui visait avant toute chose à augmenter la capacité de production et à en réduire les coûts, a requis une longue recherche d’un fournisseur ainsi qu’un travail conjoint de développement technologique. « On se disait que ça n’avait pas de bon sens de continuer de fonctionner à l’huile quand on avait de l’électricité propre et pas chère ici même au Québec, mais on était à des années-lumière de là où on voulait se rendre », a raconté au Devoir Jean Marcoux.

Non seulement a-t-on atteint les objectifs fixés, mais la qualité de la production s’en est trouvée améliorée, on a assaini l’air respiré dans l’usine et l’entreprise peut désormais se vanter d’avoir réduit à néant ses émissions de gaz à effet de serre (GES), ce qui n’est pas sans la rendre plus populaire auprès de ses employés actuels et potentiels en cette période de rareté de main-d’œuvre. Les clients l’apprécient beaucoup aussi, ici comme à l’étranger. « Lorsqu’on leur dit qu’on est une fonderie à zéro émission, les gens n’en reviennent pas. On passe pour des champions », raconte le chef d’entreprise, dont les pièces d’aluminium se retrouvent, entre autres, dans les robots des entrepôts d’Amazon et les appareils médicaux de Siemens.

Des atouts

Si la plupart des grandes entreprises n’ont plus à être convaincues de l’importance grandissante des enjeux climatiques et disposent de ressources financières et professionnelles substantielles pour s’y adapter, il n’en est pas de même pour les plus petites compagnies, explique Sophie Robillard, une nouvelle vice-présidente au Fonds FTQ chargée d’accompagner les entreprises partenaires dans leur transition technologique et énergétique. « Elles ne se sentent pas toujours concernées. Elles ont tellement beaucoup d’autres préoccupations en tête. Notre rôle, c’est de leur en présenter les avantages, de la façon la plus concrète possible, en privilégiant l’approche des petits pas. »

Au Québec, la quasi-totalité (99,8 %) des entreprises québécoises est des PME, c’est-à-dire qu’elles comptent moins de 500 employés, et l’on y trouve plus de la moitié (57 %) de l’ensemble des emplois.

Les entreprises québécoises disposent d’un gros avantage en matière de lutte contre les changements climatiques, note le président et chef de la direction du Conseil du patronat du Québec, Karl Blackburn. « C’est quand même assez rare de pouvoir compter sur une source d’électricité abondante, abordable et verte », dit-il en parlant de l’hydroélectricité, qui compte pour 99 % de la production québécoise. Non seulement cela donne automatiquement une longueur d’avance aux entreprises devant leurs clients dans leur route vers la carboneutralité, mais cela les rend aussi tout de suite plus attrayants dans les marchés étrangers où l’énergie provient d’autres sources plus polluantes.

Le Québec peut aussi compter sur de nombreux chercheurs et entreprises spécialisés dans les technologies vertes, dit Pauline D’Amboise, secrétaire générale et vice-présidente à la gouvernance et au développement durable au Mouvement Desjardins. Encore trop souvent méconnu, non seulement ce secteur de l’économie québécoise voit s’ouvrir devant lui un avenir prometteur, ici comme à l’exportation, mais il pourrait être un formidable allié pour les entreprises des autres secteurs dans leur transition.

En 2017, l’industrie comptait pour plus de 30 % des émissions de GES du Québec, contre 43 % pour les transports, 10 % pour les édifices commerciaux ou résidentiels et presque autant pour l’agriculture. Si l’industrie et les édifices étaient parvenus à améliorer un peu leur performance en réduisant leurs émissions respectivement de 25 % et de 28 % par rapport à 1990, il n’en était malheureusement pas de même pour les transports (+23 %) ni les autres secteurs. Dans l’industrie, environ la moitié des émissions proviennent des procédés de production, et l’autre moitié de l’utilisation des carburants fossiles comme source d’énergie. Au total, les émissions stagnent au Québec depuis 2014, alors qu’on s’était engagé à les avoir réduites de 20 % à la fin de 2020 et de 37,5 % pour 2030.

Un choc inévitable

Les soucis des entreprises québécoises devraient dépasser l’unique volonté de ne pas rater le virage vert entrepris par l’économie mondiale, observe celui qui était l’animateur du webinaire mercredi, Laurent Da Silva. En effet, quel que soit le succès des efforts déployés pour freiner les changements climatiques, ces changements sont déjà en cours et ils exigeront aussi qu’on s’y adapte.

Cela pourrait se traduire, par exemple, par moins de neige dans les centres de ski, mais des conditions plus favorables aux activités estivales et de nouvelles terres à cultiver dans le Nord ; par plus d’événements climatiques extrêmes pour les agriculteurs, des arbres qui poussent plus vite, mais plus de feux de forêt aussi, sans parler des dommages que ces bouleversements pourraient infliger aux infrastructures physiques, des problèmes que la pollution de l’air pourrait aggraver en matière de santé publique ou d’éventuelles vagues de réfugiés climatiques. « Mais je vous dirais que la plupart des petites entreprises ne sont vraiment pas rendues à penser à cela », constate l’expert du Fonds FTQ.

Du côté des très grandes entreprises et du monde de la finance, on sait très bien ce qui s’en vient et on ne manque pas de ressources pour s’y préparer, réitère Pauline D’Amboise. « Du côté des plus petites entreprises, le problème n’est pas une absence de volonté, mais plutôt le manque de vision claire de ce que seront les règles, les exigences et les mesures d’aide des gouvernements. »

Pour elle, le nouveau Plan pour une économie verte du gouvernement du Québec est, par exemple, « un pas dans la bonne direction, mais qui nécessitera plus de fermeté ». « C’est une chose importante de prendre des engagements, mais pour en assurer la mise en vigueur, il faut de l’encadrement, des cibles, des mesures d’aide… et des sanctions , affirme-t-elle.  Et on est trop lents. »

« L’économie québécoise n’a d’autre choix que de s’adapter », dit Karl Blackburn. Si quelques entreprises en feront probablement les frais, la grande majorité en sortira gagnante, croit-il. « La pandémie de COVID-19 a montré comment on est capables de changements rapides quand il le faut. »

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