La vente d’Element AI à une firme américaine suscite la grogne

Element AI a été cofondée par Jean-Francois Gagné (sur la photo) et Yoshua Bengio.
Photo: John Locher Associated Press Element AI a été cofondée par Jean-Francois Gagné (sur la photo) et Yoshua Bengio.

La vente à une entreprise californienne de la jeune pousse montréalaise d’intelligence artificielle Element AI, cofondée par le chercheur Yoshua Bengio, suscite la grogne dans l’industrie québécoise des technologies. Des employés auraient déjà été mis à pied à Montréal, selon les informations obtenues par Le Devoir.

« Nous nous engageons à assurer une transition en douceur pour les employés licenciés. Nous ne divulguons pas le nombre d’employés qui sont remerciés », a indiqué au Devoir la porte-parole de ServiceNow, Sara Day.

Le développeur de logiciels californien ServiceNow a annoncé lundi qu’il mettait la main sur ce fleuron québécois de l’intelligence artificielle. La transaction sera officialisée au début de la prochaine année. Le chercheur Yoshua Bengio agira à titre de conseiller technique pour ServiceNow.

L’acquisition permettra à l’entreprise de créer un nouveau carrefour de l’intelligence artificielle au Canada. De là, soutient-elle, elle compte accélérer le développement d’innovations « axées sur le client » destinées à sa plateforme Now, une plateforme qui s’appuie sur l’intelligence artificielle pour assurer la gestion du flux de travail numérique.

Element AI développe depuis sa création en 2016 des solutions pour éliminer des tâches répétitives grâce à des systèmes informatiques capables de s’améliorer eux-mêmes. Ses technologies sont entre autres destinées aux secteurs de la cybersécurité, de l’assurance, de la finance ainsi que de la logistique.

Le montant de la transaction n’a pas été dévoilé. Le site d’information TechCrunch cite des sources qui estiment la valeur de celle-ci à près de 500 millions de dollars américains. Lors de sa dernière ronde de financement, en septembre 2019, la valorisation de l’entreprise montréalaise gravitait plutôt entre 600 et 700 millions de dollars.

Element AI a notamment bénéficié du soutien du gouvernement québécois ainsi que de celui de la Caisse de dépôt et placement du Québec, qui a injecté des dizaines de millions de dollars dans son développement.

« Une triste nouvelle »

C’est d’ailleurs ce qui fait réagir dans l’industrie. Le Devoir s’est entretenu avec des acteurs du secteur, dont des dirigeants de jeunes pousses de Montréal et des représentants sectoriels. Aucun n’a voulu commenter publiquement la transaction.

Or, ils estiment tous que cette vente représente l’échec du gouvernement dans le financement de l’intelligence artificielle. « Les millions qui ont été investis vont finalement bénéficier à une entreprise étrangère et les sommes n’auront pas aidé d’autres entreprises en intelligence artificielle », résume l’un d’eux.

Le p.-d.g. de Numana (anciennement TechnoMontréal), François Borrelli, concède que la question du financement public est délicate dans le secteur : « Est-ce qu’investir directement dans plus d’entreprises en intelligence artificielle aurait été davantage bénéfique ? La question se pose. » L’acquisition est « une triste nouvelle », poursuit-il. « Element AI était perçue comme une entreprise autour de laquelle un écosystème aurait pu se développer. Il y a quelque chose de symbolique avec cette acquisition. »

« On souhaite maintenant qu’il n’y ait pas d’exode des talents, et il y a aussi la question de pertes de propriétés intellectuelles qui accompagne ce type de transaction », ajoute-t-il.

L’acquisition a aussi trouvé écho dans la sphère politique. La cheffe du Parti libéral du Québec, Dominique Anglade, estime qu’avec cette vente, « tout le monde perd : les start-ups qui n’ont pas été financées et nous, parce qu’on a investi de l’argent qui part à l’étranger ». Elle avance que le rôle du gouvernement, « c’est d’encourager le secteur sans mettre tous ses œufs dans le même panier ».

Son de cloche similaire de la part du critique en matière de justice fiscale de Québec solidaire, Vincent Marissal : « Est-ce que la Caisse de dépôt et placement a pris des moyens pour garder l’entreprise ici ? Sinon, on sombre dans le syndrome de la start-up : deux gars qui inventent une application et qui la vendent quatre ans plus tard pour plusieurs millions de dollars à un géant américain. »

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