Analyse: les esprits et l’économie marqués au fer rouge par la pandémie

Cette pandémie marquera profondément la perception de la réalité économique de ceux qui l’auront vécue.
Photo: Andy Buchanan Agence France-Presse Cette pandémie marquera profondément la perception de la réalité économique de ceux qui l’auront vécue.

Quiconque a un peu d’expérience de vie sait qu’une économie de marché peut passer par toutes sortes de phases, allant du dynamisme et de la croissance à la récession et à la déprime, en passant par des moments d’incertitude et d’instabilité. Mais une pandémie mondiale qui force l’arrêt de pans entiers de l’économie et qui pourrait provoquer des changements durables dans nos us et coutumes est quelque chose que peu d’entreprises, d’investisseurs et de consommateurs avaient en tête avant qu’elle ne survienne, même comme une faible et lointaine possibilité. On n’est toutefois pas près de l’oublier, a averti la semaine dernière une économiste américaine de l’Université Columbia, Laura Veldkamp, lors d’une présentation qui a fait grande impression sur les participants de la conférence annuelle de la Réserve fédérale américaine à Jackson Hole, au Wyoming.

Imaginez que vous jouez aux dés, pariant chaque fois sur le nombre qui sortira, de 1 à 6, a-t-elle raconté. Tout à coup, c’est une face sans aucun point qui apparaît, un zéro. Après cela, vous ne serez plus jamais le même joueur. Vous continuerez probablement de parier aux dés, sur les nombres 1 à 6, mais garderez toujours en tête qu’on peut parfois lancer un zéro.

Concrètement, cela signifie que la pandémie de coronavirus n’affectera pas seulement l’économie en raison des personnes directement touchées, de la peur de la contagion et des politiques de confinement des gouvernements qu’elle a entraînées. Les changements, à court et à plus long terme, qu’elle induira dans nos façons de travailler, de consommer et de voyager laisseront une « cicatrice financière » plus importante encore chez ceux qui avaient investi dans des restaurants, des centres commerciaux, des édifices de bureaux ou des compagnies aériennes, selon Laura Veldkamp. Mais plus coûteux encore, dit-elle, cette pandémie marquera profondément la perception de la réalité économique de ceux qui l’auront vécue, notamment les jeunes, les faisant douter chaque fois qu’ils auront une décision économique à prendre, crainte dont ils ne se déferont peut-être jamais.

Lorsqu’on fera le bilan de la pandémie de COVID-19 dans 50 ans d’ici, on réalisera ainsi que l’impact économique de ces cicatrices a été, au total, dix fois plus grand que la chute du produit intérieur brut en 2020, a calculé dans une étude Laura Veldkamp avec deux autres économistes.

Chocs du passé et à venir

Des chercheurs avaient déjà montré comment les grandes pandémies du passé avaient, dans leur temps, plombé la croissance économique pendant plusieurs dizaines d’années en décimant notamment les rangs des travailleurs et des consommateurs. L’idée qu’un traumatisme économique ou social puisse marquer de façon indélébile la perception et le comportement des acteurs économiques ne surprendra pas non plus outre mesure ceux, par exemple, qui ont connu ou déjà entendu l’histoire de gens qui ont vécu la Grande Dépression (années 1930) et qui en ont gardé toute leur vie un réflexe de prudence.

Les cicatrices que laissera l’actuelle pandémie ne seront peut-être pas les mêmes pour tout le monde, les habitants de certains pays en développement ayant vécu d’autres crises sanitaires majeures contrairement à ceux de la plupart des pays développés, a fait observer un expert, à la suite de la présentation de Laura Veldkamp.

La COVID-19 pourrait bien ne pas être le seul événement susceptible de bouleverser notre perception future du monde. La transformation des États-Unis, sous la gouverne de Donald Trump, de leader de l’ordre mondial à géant imprévisible et perturbateur en sera peut-être un aussi, mais les bouleversements climatiques, et leurs implications existentielles, viennent, bien avant cela, à l’esprit.

L’événement inattendu en question n’a pas à être négatif pour laisser une empreinte durable dans les esprits, admet volontiers Laura Veldkamp. Une bonne gestion de l’actuelle crise sanitaire par les pouvoirs publics, ou encore une action concertée des nations qui permettrait de trouver un traitement contre le nouveau coronavirus en un temps record, ne contribuerait pas seulement à réduire les conséquences directes de la pandémie, mais pourrait redonner aux populations foi en l’humanité et en la capacité des hommes à unir leurs forces lorsque l’heure est grave. Dans ce cas, on aurait une sorte de baume à long terme à mettre sur nos nouvelles cicatrices.

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