Ottawa reste sourd aux appels des milieux d’affaires

En cours depuis 2018 malgré l’aide d’un médiateur nommé par Ottawa, les négociations au port de Montréal se sont envenimées ces dernières semaines.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir En cours depuis 2018 malgré l’aide d’un médiateur nommé par Ottawa, les négociations au port de Montréal se sont envenimées ces dernières semaines.

Ottawa reste sourd aux appels pressants des milieux d’affaires québécois à mettre un terme à la grève illimitée déclenchée lundi au port de Montréal.

« Notre gouvernement comprend l’importance du port de Montréal et de ses travailleurs pour l’économie canadienne », a assuré en fin de journée lundi la ministre canadienne du Travail, Filomena Tassi, dans un communiqué. « Nous avons confiance dans le processus de négociation collective », a-t-elle toutefois poursuivi, avant d’ajouter que « l’attente claire de notre gouvernement, c’est que les deux parties travaillent ensemble pour résoudre leurs différends le plus rapidement possible. Nous suivrons la situation de près et nous continuerons d’évaluer comment soutenir les efforts de médiation continus ».

Quelques heures auparavant, les principaux représentants des milieux d’affaires montréalais et québécois avaient convoqué une conférence de presse pour souligner « l’urgence de la situation » alors que l’économie se remet tant bien que mal du choc infligé par la pandémie de coronavirus. Ils ont pressé Ottawa de préparer sans plus attendre une loi spéciale de retour au travail et de se mettre en quête d’un arbitre pour trancher la question si la grève n’a pas cessé au plus tard vendredi.

Irresponsable

Flanqué des représentants du Conseil du patronat du Québec, de la Fédération des chambres de commerce du Québec, de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante et de Manufacturiers et exportateurs du Québec, le président et chef de la direction de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, Michel Leblanc, a comparé l’impact sur l’économie de la grève au port de Montréal à l’impact qu’aurait une grève des infirmières sur la situation sanitaire. « Si, en temps normal, il peut y avoir un droit de grève balisé pour un service économique essentiel comme un port, en situation de reprise extrêmement fragile liée à une pandémie, cela devient irresponsable. »

La presque totalité des importations et des exportations du Québec et de l’Ontario vers l’Europe passe, par exemple, par le port de Montréal. Il suffirait d’une ou deux semaines de grève pour forcer l’arrêt de lignes de production et la mise à pied de travailleurs, a prévenu la p.-d.g. de Manufacturiers et exportateurs du Québec, Véronique Proulx.

Représentant la partie patronale dans le conflit, l’Association des employeurs maritimes (AEM) a choisi de ne faire aucun commentaire lundi.

Leurs vis-à-vis syndicaux ont adopté une autre attitude. « La communauté économique du Québec réclame chaque fois le recours à une loi spéciale. C’est à croire qu’ils sont nostalgiques des années du gouvernement conservateur de Stephen Harper », a déclaré au Devoir Michel Murray, conseiller du Syndicat des débardeurs du port de Montréal (SCFP).

En cours depuis 2018 malgré l’aide d’un médiateur nommé par Ottawa, les négociations au port de Montréal se sont envenimées ces dernières semaines. Aux moyens de pression et aux jours de grève intermittents des syndiqués, les employeurs ont répliqué en diminuant le besoin de travailleurs par le détournement des navires vers d’autres ports et en réduisant leurs primes. Se disant victimes d’un lockout déguisé, les 1125 débardeurs ont voté, vendredi, et déclenché, lundi matin, une grève illimitée à laquelle se sont joints les préposés à l’entretien et 156 grands contremaîtres.

Comme en santé

La principale revendication syndicale qui constitue le point d’achoppement des négociations est la conciliation travail-famille. Les travailleurs disent en avoir assez d’un système qui demande qu’ils soient disponibles pour travailler à moins de 12 heures d’avis pendant 19 jours consécutifs avant d’avoir droit à deux journées de congé. « Les compagnies nous prennent pour des urgentologues », déplore Michel Murray, qui était le deuxième, ce jour-là, à comparer la situation au port de Montréal avec celle du monde de la santé.

« Ça me fait seulement 17 week-ends par année sur lesquels je peux réellement compter », raconte Simon Harvey, débardeur au port de Montréal depuis 15 ans et « papa d’un bébé flambant neuf ». « Il y a plein d’amis que j’ai cessé de voir parce que je travaille tout le temps. Ça n’a pas de bon sens comme façon de fonctionner à notre époque. Je pense souvent lâcher. »

Lorsqu’une urgence oblige à travailler la nuit, il n’est pas rare qu’il faille quand même rentrer au travail le lendemain matin, raconte Simon D’Astous, homme d’entretien au port et père de deux adolescentes de 12 et 14 ans. « C’est sûr que, avec nos horaires, on les voit moins. »

À ceux qui disent que les débardeurs peuvent difficilement se plaindre avec des salaires annuels qui dépassent les 100 000 $, Simon Harvey rétorque que cela est justement la conséquence de ses interminables semaines de travail. « Moi, je serais prêt à gagner moins si je pouvais faire moins d’heures », dit le travailleur dont le salaire horaire est d’environ 37 $.

Autrefois, on pouvait compter sur des journées de pause durant ses 19 jours de disponibilité, mais cela arrive de moins en moins souvent avec la remarquable croissance de l’activité dans le port ces dernières années, raconte Daniel Clermont, débardeur depuis 27 ans, comme l’ont été avant lui son père et ses quatre frères, et le sont aujourd’hui son fils, des neveux et des nièces.

« Les salaires sont bons, la sécurité d’emploi aussi. Et je suis fier du rôle important qu’on joue dans l’économie. Mais il me semble qu’avec le port qui n’arrête pas de battre des records, on pourrait avoir une part des profits. »

À voir en vidéo