La Réserve fédérale attise la peur

La décision de la Fed de baisser son taux directeur ouvre la porte à une action similaire de la Banque du Canada. Sur la photo, le président de l’institution, Jerome Powell
Photo: Eric Baradat Agence France-Presse La décision de la Fed de baisser son taux directeur ouvre la porte à une action similaire de la Banque du Canada. Sur la photo, le président de l’institution, Jerome Powell

Le recul-surprise de 50 points de base du taux directeur de la Réserve fédérale américaine (Fed) a été accueilli froidement, nombreux sont les investisseurs à y voir une lecture plus alarmiste de l’effet du coronavirus. Le scepticisme est d’autant plus grand que l’efficacité de l’arme des taux en situation de choc d’offre est mise en doute. Ce qui n’empêcherait probablement pas la Banque du Canada d’y faire écho mercredi.

En Bourse, le rebond de quelque 5 % lundi après une chute hebdomadaire de 12 % a fait long feu. Les indices de référence ont repris leur glissade mardi, les investisseurs se montrant à la fois déçus de l’absence d’engagements concrets des ministres des Finances du G7 au terme d’un rendez-vous téléphonique, et surpris par la baisse inattendue, de 50 points de base, du taux directeur de la Fed. Ce déplacement de l’intervalle cible de la Fed, à 1-1,25 %, a d’autant pris les marchés de court qu’elle survient deux semaines avant la réunion officielle du Comité monétaire de l’institution. La dernière fois où la Fed a agi entre deux séances remonte à octobre 2008, en plein éclatement de la crise financière, dans le sillon de la faillite de la banque d’affaires Lehman Brothers.

La Bourse en baisse

À New York, l’indice symbolique Dow Jones a repris le chemin de la correction en clôturant en baisse de 2,9 % et le S & P 500, plus représentatif, a retranché 2,8 %. À Toronto, l’indice composé S & P / TSX a abandonné 0,8 %, pour clôturer à 16 423,62 points. En réaction, la course vers les valeurs refuges a poussé le taux d’emprunt à 10 ans du Trésor américain pour la première fois sous le seuil symbolique de 1 %.

« La baisse des taux décidée en urgence par la Fed était censée renforcer la confiance », mais elle a plutôt ravivé la crainte « que le coronavirus soit susceptible de provoquer un ralentissement économique majeur », estime l’économiste Joel Naroff. À la question de savoir si cela permettra de « compenser l’affaiblissement de la demande générée par le coronavirus, la réponse est probablement non », a renchéri Karl Haeling, de LBBW. Pour Peter Cardillo, de Spartan Capital Securities, l’action de la Fed peut même « envoyer le mauvais message » aux marchés, car elle semble d’une part répondre plus aux pressions politiques de Donald Trump qu’à un véritable besoin économique », peut-on lire dans le texte de l’Agence France-Presse.

L’économiste Jean-Pierre Aubry, fellow associé chez Cirano, acquiesce. « Nous faisons face à un choc d’offre temporaire. L’outil financier est peu adéquat pour ce genre de travail. La baisse des capacités de production fera place presque automatiquement à une hausse de celles-ci après le passage de l’épidémie. » Et l’économiste de se demander qu’est ce que la Fed voit qu’on ne voit pas. Il estime qu’avec un taux de chômage à 3,5 %, les États-Unis sont en mesure de faire face à un tel choc. « Est-ce que l’économie américaine est si fragile ? »

La baisse des taux décidée en urgence par la Fed était censée renforcer la confiance [mais elle a plutôt ravivé la crainte] que le coronavirus soit susceptible de provoquer un ralentissement économique majeur

À ses yeux, la Banque centrale américaine réagit sous l’influence d’un président qui en redemande, et est en réaction aux spéculateurs ayant ramené la volatilité en Bourse. « La Fed ferait tout ça pour chasser la peur et les inquiétudes, lesquelles seraient le seul problème », conclut-il.

La Banque du Canada aussi

Les économistes de la Banque Nationale se montrent également dubitatifs. Ils estiment toutefois que les risques liés au coronavirus ont été considérés comme trop graves pour être ignorés, justifiant des mesures immédiates. « La décision d’aujourd’hui, qui témoigne de la gravité des perturbations des chaînes d’approvisionnement et des dommages dans le secteur des services liés au coronavirus, a été prise sur fond de grande volatilité des marchés financiers. »

Ils ajoutent que la décision de la Fed ouvre la porte à une action similaire de la Banque du Canada. « Nous pensons maintenant que la Banque du Canada égalera le geste » mercredi, malgré le fait que le premier ministre Justin Trudeau et le ministre des Finances Bill Morneau ont indiqué mardi être prêts à soutenir l’économie par leur politique budgétaire, écrivent-ils.