Analyse: le retour de l’État stratège

Le secrétaire américain à la Justice, William Barr, a suggéré jeudi que son pays prenne le contrôle des équipementiers de télécommunications européens Nokia et Ericsson pour bloquer l’avancée de Huawei sur l’autoroute du 5G.
Photo: Daniel Leal-Olivas Agence France-Presse Le secrétaire américain à la Justice, William Barr, a suggéré jeudi que son pays prenne le contrôle des équipementiers de télécommunications européens Nokia et Ericsson pour bloquer l’avancée de Huawei sur l’autoroute du 5G.

Les États-Unis se plaisent à faire la leçon aux autres en matière de laisser-faire économique. Mais la remise en cause de leur domination technologique par le concurrent chinois semble en voie de changer cela.

La situation ne manque pas d’ironie. Après des années passées à dénoncer les liens entre le régime chinois et ses champions technologiques, comme Huawei, Washington multiplie les signaux indiquant son intention de prendre les choses en main pour imposer ses propres champions.

Jeudi, le secrétaire américain à la Justice, William Barr, a suggéré que son pays prenne le contrôle des équipementiers de télécommunications européens Nokia et Ericsson afin de bloquer l’avancée du chef de file du secteur, le chinois Huawei, sur l’autoroute du 5G. Cette prise de contrôle, a-t-il expliqué à l’Agence France-Presse, pourrait se faire « soit directement [par le gouvernement], soit à travers un consortium d’entreprises privées américaines et alliées ».

Deux jours auparavant, le Wall Street Journal rapportait que la Maison-Blanche avait réuni de grands noms américains du secteur des technologies de l’information, dont Microsoft, Dell et AT&T, dans le but, cette fois, de développer des normes techniques et des logiciels (software) capables de remplacer dans le 5G les équipements chinois (hardware). Le gouvernement Trump avait aussi évoqué auparavant la possibilité de subventionner des concurrents de Huawei et de mettre en place son propre réseau 5G, alors que, plus modestement, des élus du Congrès américain ont proposé d’augmenter les subventions à la recherche et développement aux États-Unis.

Le concurrent chinois

Tout cela se fait alors que les Américains et plusieurs pays occidentaux reprochent au gouvernement chinois de s’être donné un avantage déloyal, sinon d’avoir carrément triché dans le secteur, notamment en subventionnant à mort ses propres entreprises, en forçant les compagnies étrangères à partager leurs connaissances pour avoir accès à son immense marché ou simplement en les espionnant. Craignant la mainmise du Parti communiste chinois dans un secteur névralgique, mais aussi, plus prosaïquement, la domination du China inc. dans la prochaine grande révolution technologique, Washington a commencé à resserrer l’accès de son marché aux entreprises technologiques chinoises, dont Huawei, et presse ses alliés d’en faire autant.

La décision du Royaume-Uni, la semaine dernière, de permettre malgré tout à Huawei de jouer un rôle dans le déploiement de la 5G britannique a plongé Donald Trump dans « un état apoplectique », rapportait le Financial Times jeudi, ayant eu vent des « propos furieux » qu’il aurait tenus lors d’un appel téléphonique avec son homologue britannique. Mais elle trahissait aussi l’avance dont dispose la compagnie chinoise en la matière et l’absence d’une solution de remplacement moins controversée, du moins aux yeux de Londres.

C’est en pensant à ce retard à combler que Washington a décidé de ne plus s’en remettre seulement désormais au proverbial esprit d’entreprise américain guidé par la logique de marché, mais de prendre les choses en main.

Loin d’être extraordinaire, ce plus grand interventionnisme de l’État américain dans l’économie est un retour aux sources dans le domaine.

Retour aux sources

Même si les grands noms de la Silicon Valley aiment se présenter comme des génies qui ont tous commencé à bâtir leurs empires dans le garage de la maison de banlieue de leurs mères de famille monoparentale, ils n’auraient pas existé sans les politiques industrielles et les milliards des gouvernements, rappelait encore l’an dernier l’historienne américaine Margaret O’Mara dans son livre intitulé The Code. En pleine guerre froide, l’État était déjà « le plus grand investisseur de capital de risque » de la région, au début des années 1950. Tout le monde a entendu parler des origines militaires d’Internet, mais on pourrait aussi ajouter que le premier client des concepteurs du système de paiement sécurisé PayPal était la CIA et que le développement de Google a été financé par un programme du gouvernement Clinton de bibliothèques numériques.

Grande spécialiste du processus d’innovation technologique, l’économiste Marina Mazzucato avait déjà montré auparavant comment presque tous les éléments importants du fameux iPhone d’Apple — d’Internet au GPS en passant par l’écran tactile et le système d’aide vocal — n’auraient jamais vu le jour sans des investissements directs des gouvernements.

Le 50e anniversaire de la conquête de la Lune nous a rappelé que ce rôle des gouvernements dans l’innovation technologique ne s’était pas limité à des subventions à la recherche et à la production dans quelques secteurs stratégiques, mais s’étendait à des domaines bien plus larges, à commencer par la valorisation de l’enseignement des sciences à l’école.

Un tel État stratège, qui ne cherche pas à se substituer aux marchés mais se fixe des priorités à long terme et met en place les cadres et politiques nécessaires pour les atteindre, est peut-être ce qui manque le plus actuellement à un autre enjeu pressant, soit la lutte contre les bouleversements climatiques. Mais ça, c’est une autre histoire.