Silence sur les liens allégués entre Saputo et le crime organisé

Lino Saputo a toujours nié avoir entretenu la moindre relation avec le monde interlope, y compris dans l’autobiographie qu’il a publiée cet automne.
Photo: Graham Hughes La Presse Canadienne Lino Saputo a toujours nié avoir entretenu la moindre relation avec le monde interlope, y compris dans l’autobiographie qu’il a publiée cet automne.

Un reportage sur des liens allégués entre le riche homme d’affaires québécois Lino Saputo et le crime organisé a largement été reçu dans le silence.

Ni l’entreprise du principal intéressé ni la plupart des organisations qui lui sont associées et que Le Devoir a contactées vendredi n’ont voulu commenter le sujet. Même les marchés boursiers n’ont pas bougé, le titre de Saputo clôturant la journée à Toronto presque au même point où il l’avait commencée.

Mauvaises fréquentations

L’émission Enquête de Radio-Canada a rapporté jeudi que l’homme le plus riche du Québec a entretenu au moins jusqu’au tournant des années 1980 des relations personnelles et d’affaires avec des membres du crime organisé, dont le chef de la mafia aux États-Unis, Joe Bonnano. Se basant notamment sur des documents de cour, les archives d’un ancien enquêteur du FBI de même que des vidéos inédites tournées lors d’événements privés, le reportage fait entre autres état d’une participation financière secrète de Joe Bonnano dans l’entreprise québécoise, du refus par la Cour d’appel de New York en 1980 de lui accorder un permis commercial en raison justement de ces liens d’affaires louches, ainsi que de la participation, à titre de témoins, de Lino Saputo et de son épouse au mariage d’un caïd québécois à la même époque.

M. Saputo, qui a cédé en 2017 les rênes de son entreprise à son fils (aussi appelé Lino), a toujours nié avoir entretenu la moindre relation avec le monde interlope, y compris dans l’autobiographie qu’il a publiée cet automne et dans laquelle il dit vouloir en finir une bonne fois pour toutes avec ces rumeurs dont il dit avoir été injustement victime toute sa vie, en raison de ses origines siciliennes.

Arrivé au Québec au début des années 1950 alors qu’il était encore adolescent, Lino Saputo a fait, au fil des ans, de l’entreprise familiale l’un des dix plus grands transformateurs laitiers au monde avec un chiffre d’affaires annuel de 13,5 milliards, 65 usines et près de 17 000 employés au Canada, aux États-Unis et ailleurs dans le monde. Au premier rang des Québécois les plus riches, avec une fortune estimée à 5 milliards par le magazine Forbes, il s’est valu de nombreux honneurs, dont l’Ordre du Canada et l’Ordre national du Québec.

Pas de commentaire

« Ayant l’âge que j’ai, je ne peux pas dire que je suis tombé de ma chaise en voyant le reportage d’Enquête », a dit des répercussions qu’il pourrait y avoir Jean-Jacques Stréliski, expert en image de marque à HEC Montréal, en entretien téléphonique au Devoir vendredi. Et puis, les événements évoqués « remontent quand même à loin » et « la crédibilité de la maison Saputo, en tant que fromager, est quand même bien établie ». Aussi, croit-il, les consommateurs feront la part des choses « entre l’homme et son métier ».

« Mais cela demeure, malgré tout, un sale coup pour la réputation de l’homme, dit le professeur. On parle quand même de la mafia ! »

La Banque Nationale, dont Lino Saputo a fait partie du conseil d’administration de 1989 à 1999, n’a pas voulu commenter vendredi le reportage d’Enquête. Pas plus que l’Université Concordia, qui lui a remis un doctorat honorifique en 2015, dont son fils, Lino, est aujourd’hui le coprésident de la campagne de financement, et à laquelle sa famille a récemment fait don de 10 millions pour un centre de recherche sur les grands défis sociétaux.

Fort d’une aide de Saputo de 2,1 millions sur quatre ans, le Grand Défi Pierre Lavoie n’a pas voulu non plus commenter le reportage de Radio-Canada. Sa porte-parole, Stéphanie Charette, a toutefois tenu à noter que la compagnie est un « partenaire de longue date […] qui est là pour les bonnes raisons et qui fait une vraie différence sur le terrain ».

Québec solidaire en a appelé, vendredi, au réexamen du dossier de Lino Saputo et à le déchoir, si nécessaire, de l’Ordre national du Québec.