Une récession en taux négatifs

La faiblesse persistante des taux d’intérêt n’est pas sans causer des ennuis systémiques aux banques, aux caisses de retraite et aux assureurs.
Photo: iStock La faiblesse persistante des taux d’intérêt n’est pas sans causer des ennuis systémiques aux banques, aux caisses de retraite et aux assureurs.

La récession demeure hypothétique et encore lointaine sur le radar des conjoncturistes, la majorité d’entre eux retenant plutôt le thème du ralentissement du rythme de croissance économique pour 2019 probablement aussi pour 2020. Mais alors que tout devient moins prévisible, l’évidence de l’absence de marge de manoeuvre des banques centrales se précise sans cesse dans cet environnement de taux d’intérêt négatifs.

Les dirigeants des grandes banques canadiennes réunis mercredi lors d’un sommet financier organisé par la Scotia ont eu de la difficulté à cacher leur hésitation quant à la suite des choses. Tout en tempérant l’ampleur du revers conjoncturel en cours de formation, ils ont, d’entrée de jeu, invité les investisseurs à anticiper un ralentissement de la croissance sous le coup des tensions commerciales. Les gens ne peuvent pas « garder leurs oeillères », a ajouté le chef de la direction de la Banque CIBC, Victor Dodig. Il a soutenu que les taux d’intérêt négatifs posaient des problèmes et que des questions subsistaient quant à l’évolution des guerres commerciales, peut-on lire dans un texte de La Presse canadienne.

La banque qu’il dirige va s’adapter en ajustant le niveau des dépenses d’exploitation et d’investissement en conséquence. Son homologue à la Banque Royale, Dave McKay, a atténué l’opacité des perspectives qui se dessinent tout en optant pour se tenir à l’écart si les occasions économiques ne se manifestent pas.

En Europe, les institutionnels sont passés du discours à l’acte. Suppression massive d’emplois, possiblement jusqu’à 12 % des effectifs chez l’italienne UniCredit, davantage en nombre à la Deutsche Bank, le mouvement débordant à la Société Générale et à BNP Paribas. Là-bas, on évoque une croissance faible couplée à des taux d’intérêt négatifs appelés à persister, voire à s’enfoncer davantage, sans qu’un impact additionnel sur l’économie soit démontré. Ce loyer de l’argent demeurant historiquement bas complique leur quête de rendement et compresse les marges sur leurs activités traditionnelles de détail. Le prolongement dans le temps de politiques monétaires très accommodantes « donne des maux de tête aux banques, dans un contexte où la rentabilité de beaucoup d’entre elles est déjà sous pression », avait résumé un analyste de l’agence de notation S & P.

Déjà, les taux sur les obligations gouvernementales sont, dans la plupart des économies dites développées, tombés en territoire négatif une fois l’inflation prise en compte. Au Canada, le taux nominal des obligations du gouvernement fédéral est passé de 2,3 à 1,3 % pour les échéances de 1 à 3 ans entre les mois de septembre 2018 et 2019, de 2,4 à 1,2 % pour les 3 à 5 ans, de 2,55 à 1,1 % pour les 5 à 10 ans, de 2,6 à 1,4 % pour les échéances plus lointaines encore. En Europe, là où l’on flirte avec des taux directeurs à zéro, ce sont les taux nominaux de référence qui sont passés en territoire négatif, un phénomène débordant aux échéances de dix ans. L’Allemagne, qui tangue vers la récession, y a touché.

En résumé, les banques centrales se retrouvent en définitive sans munitions advenant une aggravation de cette guerre commerciale déclenchée par le président des États-Unis. Déjà que le ralentissement économique mondial est palpable, que l’onde de choc se répercute sur le secteur manufacturier américain, que les nouvelles sanctions envisagées par Donald Trump contre la Chine risquent de heurter de plein fouet le consommateur, dernier véritable moteur de la croissance américaine, et qu’il y a stagnation des investissements des entreprises.

Il y a aussi cette courbe de rendement, dont l’inversion est souvent annonciatrice d’une récession susceptible d’émerger plus tôt que tard. Et la stérilité reconnue d’une baisse du taux directeur de la Réserve fédérale dans un contexte de tensions commerciales allant en s’accentuant entre les États-Unis et la Chine. Quant au recours exceptionnel à l’assouplissement quantitatif, avec des rachats massifs de titres de dette, il a démontré son utilité lors de la crise de 2008 et de la récession qui a suivi, mais pour générer un effet dépressif durable sur les taux d’intérêt de long terme.

Cette faiblesse persistante des taux d’intérêt n’est pas sans causer des ennuis systémiques aux banques, aux caisses de retraite et aux assureurs. Elle n’est pas sans induire un déplacement de l’épargne vers des éléments d’actif à plus haut risque et moins liquides. Et provoquer l’explosion d’une dette mondiale, privée et publique, alimentant une détérioration prononcée de la qualité du crédit des émetteurs.

Nous en sommes là.