Google lâche Huawei

En Amérique du Nord, très peu de clients seront affectés par les ponts coupés par Google.
Photo: Wang Zhao Agence France-Presse En Amérique du Nord, très peu de clients seront affectés par les ponts coupés par Google.

Dans une guerre froide technologique qui menace de scinder la planète Internet en deux, Google a interrompu lundi sa relation d’affaires avec l’équipementier chinois Huawei, « se pliant » au décret du gouvernement américain de la semaine dernière qui impose à toute entreprise américaine d’obtenir le feu vert des autorités pour faire des affaires avec cette société « posant un risque à la sécurité nationale ».

À la suite de l’annonce de Google, les autorités américaines ont semblé vouloir calmer le jeu en décrétant un délai de 90 jours avant d’imposer les sanctions, le temps que Huawei et ses partenaires commerciaux américains s’adaptent.

Concrètement, la coupure des liens d’affaires entre Google et Huawei signifie que les futurs propriétaires d’appareils produits par la société chinoise seront privés de certains services de Google, comme les applications Maps, YouTube, Gmail et Chrome, ainsi que son marché virtuel, le Play Store. Les actuels détenteurs d’appareils mobiles Huawei ne devraient cependant pas être affectés par la mesure, qui va seulement toucher les appareils vendus à partir de son entrée en vigueur.

Huawei pourra continuer à installer Android, le système d’exploitation mobile de Google, car il est frappé d’une licence de distribution libre. Toutefois, il ne pourra plus bénéficier des mises à jour. Il devra donc mettre à jour lui-même le logiciel de ses futurs appareils.

La quasi-totalité des appareils de Huawei sont actuellement dotés d’Android, même en Chine où les sites Web et les applications de Google sont bloqués depuis des années.

Fournisseurs de matériel

Les conséquences de l’annonce de lundi se feront donc surtout sentir dans le reste de l’Asie, en Afrique et en Europe, où Huawei est en pleine conquête de nouveaux clients. En 2018, elle a gonflé sa part du marché mondial de 30 % par rapport à l’année précédente, détrônant Apple du second rang en matière d’unités vendues, derrière Samsung.

Toutefois, dans cette impressionnante expansion à l’international, Huawei pouvait jusqu’à maintenant attirer de nouveaux clients en leur offrant les populaires applications de Google. Sans elles, la société chinoise pourrait perdre la clé de cet immense marché, confiné de l’autre côté d’un rideau de fer technologique.

Malgré le dur coup porté à ses activités, Huawei n’est certainement pas prise de court. Craignant d’un jour perdre accès à Android, elle développait depuis des années un système d’exploitation de rechange. Il était déjà testé sur certains produits vendus en Chine, selon la compagnie.

En Amérique du Nord, très peu de clients seront affectés par les ponts coupés par Google. En avril dernier, seulement 3 % des appareils mobiles actifs au Canada étaient de marque Huawei, et pas plus de 1 % aux États-Unis. Cependant, les strictes sanctions imposées par les États-Unis pourraient porter un coup aux nombreuses entreprises américaines fournissant des composantes au géant technologique chinois.

Lundi, tandis que le titre de la maison mère de Google, Alphabet, cédait 2,06 % à Wall Street, les fabricants de semiconducteurs Qualcomm (-5,99 %) et Intel (-2,96 %) ont également enregistré des baisses. D’autres géants du secteur technologique reculaient aussi, comme Apple (-3,13 %) ou Microsoft (-1,44 %).

Les spécialistes du secteur estiment que les firmes américaines, par exemple les fabricants de puces électroniques, ont vendu l’an dernier pour 11 milliards $US de composants au groupe chinois. La société arborant le chrysanthème rouge a déjà dit que les fournisseurs américains comptent pour un cinquième de ses dépenses en approvisionnement.

Selon l’agence Bloomberg, les fabricants américains, ou dont le siège est aux États-Unis, Intel, Qualcomm, Broadcom et Xilinx ont déjà indiqué qu’ils cesseraient de fournir Huawei.

Assurément, le sort de Huawei évoluera rapidement, croit Zandra Balbinot, une professeure à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM qui s’intéresse à la technologie et au marketing international. « Ça ne va pas rester comme ça très longtemps, dit-elle, car la situation actuelle touche les poches de grandes entreprises. »

Dans le secteur technologique, la situation actuelle rappelle de mauvais souvenirs. L’an dernier, Washington avait interdit aux entreprises américaines de faire affaire avec la compagnie de télécommunications chinoise ZTE, sous prétexte qu’elle avait violé les embargos commerciaux contre l’Iran et la Corée du Nord imposés par la Maison-Blanche. Privés de microprocesseurs essentiels normalement importés des États-Unis, la société établie à Shenzhen avait dû cesser l’essentiel de ses activités pendant des mois, ce qui avait eu un impact négatif sur ses fournisseurs américains.

Dans le cas de Huawei, cependant, ce sont des soupçons d’espionnage qui représentent le motif officiel de sa mise à l’index. Le gouvernement américain fait pression depuis des mois sur plusieurs capitales occidentales pour qu’elles refusent que Huawei bâtisse l’infrastructure du nouveau réseau sans fil 5G dans leur pays. En vertu d’une loi chinoise de 2017, l’entreprise n’aurait pas le choix de coopérer avec les services secrets chinois si ces derniers lui demandaient des renseignements, argue Washington.

Lundi, le gouvernement chinois a évoqué la possibilité d’une contestation légale du décret américain. « La Chine encourage les compagnies chinoises à prendre des armes légales pour défendre leurs droits légitimes », a déclaré un porte-parole du ministère des Affaires étrangères.

Le fondateur du géant chinois des télécoms Huawei, Ren Zhengfei, a déclaré, mardi matin en Chine, que les États-Unis « sous-estimaient » son entreprise, dont le programme de développement de la 5G ne serait « pas affecté » par les mesures américaines visant à le bloquer. Il a souligné que l’entreprise avait des solutions de rechange pour son approvisionnement en puces électroniques et ne pourrait « être isolé » du reste du monde sur ce point.

Avec l’Agence France-Presse

3 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 21 mai 2019 04 h 30

    Raison

    d'être suspicieux en regard de la Chine? Sûrement. Tout comme, il y a lieu d'être suspicieux des Google et Cie envers le gouvernement américain et quelques aures. C'est une grosse guerre commerciale qui a cours présentement - espérons qu'elle ne restera que cela «commerciale». Comme d'habitude les multinationales d'obédience américaines jouent la pression sur les autres via les politiques commerciales des USA pour tenter de garder l'avantage alors qu'elles sont de plus en plus dépassées. L'Empire se rapetisse pour faire place au nouver empire.

  • Jacques Morissette - Inscrit 21 mai 2019 07 h 35

    «La quasi-totalité des appareils de Huawei sont actuellement dotés d’Android, même en Chine où les sites Web et les applications de Google sont bloqués depuis des années.»

    Les enjeux deviennent intéressants, face à l'information qui devrait circuler librement, autant venant de la Chine que des USA. Nous avons besoin de connaître les vrais enjeux.

  • Denis-Émile Giasson - Abonné 21 mai 2019 09 h 58

    Le pouvoir des GAFA

    Aujourd'hui, le « méchant » est chinois. Demain ce sera l'Europe? Les latinos? L'Afrique? Les noirs aux yeux bleus ou les nordiques aux yeux noirs? Le danger vient de la concentration des moyens et de l'argent entre les mains des mégapoles. Il y aura-t-il un gouvernement américain qui osera utiliser les lois anti-trust pour assainir le monde des communications comme il le fit pour la Standard Oil et Bell au XXe siècle?