De la Beauce aux «géants endormis»

Le projet Global Forest Watch rapporte, sur la base de données satellitaires, que 12 millions d’hectares de couverture arborée ont disparu l’an dernier sur la Terre, ce qui en faisait la plus mauvaise année sur deux décennies après 2016, 2017 et 2014.
Photo: Mauro Pimentel Agence France-Presse Le projet Global Forest Watch rapporte, sur la base de données satellitaires, que 12 millions d’hectares de couverture arborée ont disparu l’an dernier sur la Terre, ce qui en faisait la plus mauvaise année sur deux décennies après 2016, 2017 et 2014.

La lutte contre les changements climatiques devra se faire sur plusieurs fronts en même temps, notamment par quelques grands acteurs financiers dont l’influence sur le cours des choses pourrait être considérable. Mais de beaucoup plus petits acteurs ont aussi leur rôle à jouer.

Les inondations bouleversent depuis des jours la vie de milliers de Québécois qui essaient, comme ils le peuvent, de protéger leur demeure et leurs biens de l’eau et de la boue qui montent sans cesse et s’infiltrent partout. Habituée aux sautes d’humeur printanières de la rivière Chaudière, la Beauce a été la première, cette année, à faire les frais de ces débordements de la nature et y a particulièrement goûté. En entrevue jeudi au Devoir, le scientifique en chef du Québec, Rémi Quirion, a estimé que le lien entre la répétition d’inondations d’une telle ampleur et les changements climatiques se dessine de plus en plus clairement.

Le même jour, le projet Global Forest Watch rapportait, sur la base de données satellitaires, que 12 millions d’hectares de couverture arborée ont disparu l’an dernier sur la Terre, ce qui en faisait la plus mauvaise année sur deux décennies après 2016, 2017 et 2014. De ce total, 3,6 millions d’hectares de forêt tropicale ont été détruits, soit l’équivalent de la superficie du Nicaragua. Une grande partie des pertes a eu lieu au Brésil, mais aussi en Colombie et en Bolivie, qui se partagent tous trois la forêt amazonienne.

Surnommée le « poumon de la planète », parce qu’elle produirait à elle seule 20 % de notre oxygène en plus d’abriter 10 % de la biodiversité de la planète et de jouer un rôle primordial dans la stabilisation de la température mondiale, cette forêt se trouve aux deux tiers à l’intérieur des frontières du Brésil. Elle y est actuellement l’objet d’une déforestation intensive pour son bois, mais aussi pour y faire de l’agriculture intensive et des pâturages pour le bétail, rappelait l’Agence France-Presse jeudi.

Cette tendance semble devoir s’aggraver. La guerre commerciale déclarée par Washington à la Chine a amené Pékin à tourner le dos aux agriculteurs américains et gonfler sa demande de soya brésilien. Très proche de l’industrie agricole, qui compte pour 44 % des exportations du Brésil et 23 % de son économie, le nouveau président d’extrême droite Jair Bolsonaro se montre on ne peut plus disposé à lui plaire. La responsabilité de la protection de la forêt a déjà été retirée au ministère brésilien de l’Environnement pour être confiée à celui de l’Agriculture et le droit de regard des populations indigènes directement concernées, réduit. La déforestation de l’Amazonie brésilienne aurait ainsi augmenté de 54 % en janvier par rapport au même mois l’an dernier, selon l’ONG Imazon.

Géants endormis

L’espoir de ramener un homme comme Jair Bolsonaro à de meilleures dispositions environnementales apparaît bien illusoire, a observé l’ONG américaine Amazon Watch dans un rapport dévoilé jeudi. Mais il y a peut-être un autre moyen. Une récente étude réalisée par des chercheurs suédois tend à montrer comment l’évolution des changements climatiques dépend fortement du sort de quelques endroits névralgiques du globe, comme la forêt amazonienne et les forêts boréales russe et canadienne, appelés les « géants endormis ». Or, expliquaient ces chercheurs, le risque qu’on réveille ou non ces terribles géants dépend souvent des activités de quelques grands acteurs économiques seulement auprès desquels quelques grands investisseurs privés, fonds souverains et caisses de retraite pourraient avoir une influence considérable.

Dans son rapport, Amazon Watch a dressé la liste de 56 grandes entreprises liées à la forêt amazonienne et qui y ont été reconnues depuis 2017 coupables par les autorités responsables de déforestation illégale, de corruption, de recours au travail forcé, de violence contre les populations locales et autres « crimes environnementaux ». On a cherché par la suite qui, dans les démocraties avancées, finançait ces entreprises.

On y trouve de grands noms de la finance, comme les banques JPMorganChase et BNP Paribas et les firmes d’investissement privé BlackRock et Capital Group, ainsi que de grands groupes de l’industrie agricole, comme Cargill et Bunge. « Cela illustre comment les Européens et les Nord-Américains font partie du problème, mais aussi comment ils pourraient faire partie de la solution », a déclaré l’un des auteurs du rapport, Christian Poirier.

De retour au Québec et en Beauce

Lorsqu’on regarde de plus près, on reconnaît aussi des noms plus familiers, dont celui des cinq plus grandes banques canadiennes : Banque Royale, TD, Scotia, Banque de Montréal et CIBC, ainsi que celui de la Sun Life. Encore plus près de nous, la Caisse de dépôt et placement du Québec apparaît dans la liste des actionnaires de JBS, une entreprise spécialisée « dans les protéines animales », dit Amazon Watch, et « l’une des compagnies les plus corrompues du Brésil ». Ce « très, très petit » placement de seulement 11,4 millions compte « pour moins de 1 % » des actions de la compagnie en question et était enfoui dans un fonds indiciel que la Caisse n’a pas constitué elle-même, a expliqué par courriel un porte-parole au Devoir jeudi. « Si nous avions une position plus importante en gestion active, nous ne parlerions pas du même niveau d’analyse des facteurs environnementaux, sociaux et liés à la gouvernance (ESG) et d’influence. »

Une entreprise de la Beauce apparaît aussi dans le rapport d’Amazon Watch. Le fabricant de planchers Boa-Franc de Saint-Georges a acheté récemment pour 257 tonnes de bois de la filiale brésilienne de la britannique Tradelink, plusieurs fois condamnée au Brésil pour coupe et vente illégales de bois en plus d’être accusée de recourir au travail forcé. « On est tous un peu bouche bée, a déclaré au Devoir la porte-parole de l’entreprise de 400 employés, Anne-Marie Quirion. On est, depuis toujours, une entreprise qui prend très au sérieux toutes les choses concernant l’environnement et le développement durable, et on a plusieurs certifications pour le prouver. On va commencer à enquêter dès aujourd’hui, et si ces informations sont véridiques, on va tout simplement couper nos liens avec Tradelink. On ne veut pas être associés à quelque chose comme ça. »