Des investissements publics en IA sans retombées garanties

Depuis 2017, Québec et Ottawa auraient investi près de 2,5 milliards de dollars en infrastructures techniques, comme des centres de données et des réseaux sans fil plus performants, et en «infrastructures de la connaissance», comme des laboratoires de recherche ou des incubateurs.
Photo: Jonathan Nackstrand Agence France-Presse Depuis 2017, Québec et Ottawa auraient investi près de 2,5 milliards de dollars en infrastructures techniques, comme des centres de données et des réseaux sans fil plus performants, et en «infrastructures de la connaissance», comme des laboratoires de recherche ou des incubateurs.

Les gouvernements provincial et fédéral ont injecté des millions de dollars d’argent public pour permettre la création de l’écosystème québécois en intelligence artificielle (IA) sans avoir de garanties quant aux bénéfices économiques et sociaux qui doivent en découler, conclut un rapport de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) dont Le Devoir a obtenu copie.

La note de recherche de l’IRIS, qui sera publiée mardi, remet en question les « investissements publics massifs » qui ont permis de bâtir l’écosystème en IA concentré à Montréal. « Les motifs qui poussent les gouvernements à assurer à tout prix le succès d’un écosystème qui ne profitera qu’à une poignée de chercheurs spécialisés et d’entrepreneurs, ainsi qu’aux grandes entreprises, telles que Google, Facebook ou Microsoft, ne suffisent pas à légitimer le prix payé collectivement », plaident ses auteures, Myriam Lavoie-Moore, Lisiane Lomazzi et Joëlle Gélinas.

Les chercheuses calculent que, depuis 2017, Québec et Ottawa ont investi près de 2,5 milliards de dollars en infrastructures techniques, comme des centres de données et des réseaux sans fil plus performants, et en « infrastructures de la connaissance », comme des laboratoires de recherche ou des incubateurs.

Cette somme, qui inclut tous les investissements liés de près ou de loin au développement de l’écosystème en IA, comprend les 329 millions sur cinq ans prévus dans le premier budget Legault déposé la semaine dernière afin « d’accélérer l’adoption de l’intelligence artificielle ».

Pour arriver à leur total de 2,5 milliards, les auteures ont inclus les investissements spécifiques au Québec, mais aussi ceux qui sont répartis à travers le Canada.

Avantages fiscaux

À ces investissements directs s’ajoutent les nombreux avantages fiscaux dont peuvent profiter les entreprises canadiennes ou étrangères en intelligence artificielle, comme le crédit d’impôt québécois pour le développement des affaires électroniques, le programme fédéral de la recherche scientifique et du développement expérimental ou encore le congé fiscal pour les chercheurs et experts étrangers, qui prévoit une exemption d’impôts complète ou partielle pendant cinq ans. Ces incitatifs fiscaux ne sont cependant pas réservés aux entreprises en IA.

L’IRIS rappelle que, dans son rapport déposé en 2017, le Comité consultatif sur l’économie et l’innovation a soutenu la création au Québec du « plus important écosystème d’intelligence artificielle en Amérique du Nord » en s’appuyant notamment sur une étude de PwC. Celle-ci indiquait que l’IA pourrait contribuer à hauteur de 15 700 milliards de dollars américains à l’économie mondiale d’ici 2030. Or, les estimations de ce genre sur les retombées de l’IA vont dans toutes les directions, notent les chercheuses.

« Les retombées globales d’une nouvelle industrie sont par nature difficilement prévisibles, écrivent-elles. Les investissements d’argent public sur la base de prédictions très fluctuantes sont donc fortement risqués. »

Au profit des géants ?

Les auteures soutiennent par ailleurs que les géants, comme Google, Facebook ou Microsoft, qui ont choisi d’installer un bureau à Montréal sont bien placés pour profiter des investissements publics dans l’écosystème en IA, soit en mettant la main sur des entreprises en démarrage, soit en déposant des brevets.

« Les grands joueurs qui ont déjà des bureaux ici travaillent directement avec les chercheurs en intelligence artificielle qui sont payés par le public, et ce sont ces entreprises qui obtiennent les brevets, affirme Mme Lavoie-Moore. Ce sont donc eux qui peuvent engranger les profits en intelligence artificielle. »

« C’est sûr que l’écosystème en IA va créer quelques emplois, mais est-ce que ça va être des emplois qui vont être rentables ? » se demande-t-elle.

Les chercheuses de l’IRIS émettent des réserves sur les investissements publics en IA, mais elles ne réclament pas la fermeture du robinet pour autant. « Notre conclusion, c’est qu’il faut trouver des moyens pour s’assurer que les retombées économiques restent en sol québécois, que l’argent investi soit un investissement et non une subvention à des entreprises privées », résume Myriam Lavoie-Moore.

Elle propose par exemple que Québec et Ottawa légifèrent pour s’assurer de toucher une partie des profits lorsqu’un brevet a été obtenu à la suite de recherches financées par de l’argent public.