Le Brexit face à la dure réalité

Après plus de seize mois de négociations avec l'Union européenne, la première ministre britannique, Theresa May, apparaît toujours loin du compte.
Photo: Matt Dunham Agence France-Presse Après plus de seize mois de négociations avec l'Union européenne, la première ministre britannique, Theresa May, apparaît toujours loin du compte.

Les Britanniques se retrouvent brutalement aujourd’hui face à la dure réalité dans laquelle ils ont plongé en votant pour le Brexit. Ils finiront bien par trouver tôt ou (plus probablement) tard une façon de réconcilier leur soif de souveraineté nationale et les contraintes d’une planète de plus en plus petite, mais l’affaire sera beaucoup plus difficile, et probablement moins satisfaisante, qu’ils se sont plu à le croire.

La première ministre britannique, Theresa May, semble avoir réalisé l’extraordinaire exploit de faire l’unité de son pays sur la question explosive du Brexit, mais contre elle et l’entente qu’elle a conclue mardi avec les négociateurs européens.

À peine deux jours plus tard, quatre ministres et secrétaires parlementaires avaient déjà démissionné, d’autres membres de son cabinet menaçaient de les imiter, on ne voyait pas comment son accord pourrait rallier une majorité de députés et l’on réclamait de tous les côtés sa démission.

Depuis seize mois, Theresa May et la Commission européenne devaient faire deux choses : premièrement, convenir d’un plan de transition vers le Brexit censé s’enclencher le 29 mars prochain et prendre fin en janvier 2021 ; et deuxièmement, poser les grandes lignes de la nouvelle ère de relations politiques et économiques qui allait s’ouvrir ensuite.

Six objectifs

À la tête du parti qui avait eu l’idée du référendum sur le Brexit en juin 2016, durant lequel les gagnants appelaient la nation à « reprendre le contrôle » de son destin, la première ministre britannique s’était fixé six objectifs au terme de ces négociations, rappelait jeudi The Economist.

Il s’agissait de redonner au Royaume-Uni le pouvoir de négocier ses propres accords commerciaux ; de ne plus être soumis à la Cour de justice de l’Union européenne (UE) ; de ne plus avoir à verser tant d’argent aux institutions européennes ; de mettre fin à la libre entrée des citoyens européens ; de laisser les frontières ouvertes entre les deux Irlandes — celle qui est un pays indépendant et qui entend bien rester dans l’UE et l’autre, l’Irlande du Nord, qui veut demeurer une région à part entière du Royaume-Uni — afin d’y préserver notamment des relations pacifiques entre catholiques et protestants ; et garder les portes grandes ouvertes au commerce avec l’Europe en signant avec elle, aussitôt sorti de l’UE, un ambitieux traité de libre-échange.

Après plus de seize mois de négociations, Theresa May apparaît toutefois loin du compte. Le Royaume-Uni semble bien en voie d’obtenir un contrôle plus serré de sa frontière en échange de la reconnaissance de certains droits aux millions de citoyens européens sur son territoire.

Pour être quitte du côté financier, on estime qu’il devra encore verser à l’UE entre 40 et 75 milliards d’euros (60 et 110 milliards $CAN), rapporte le Financial Times.

C’est après que les choses se corsent. Pour maintenir les frontières ouvertes aux échanges entre les deux Irlandes et ne pas devoir en élever d’autres entre l’Irlande du Nord et le reste du Royaume-Uni, ce dernier a accepté le principe d’une union douanière avec l’UE jusqu’à ce qu’un nouvel accord de libre-échange vienne fixer d’autres règles. Ne voulant pas que les Britanniques profitent de ce libre accès à son marché pour lui faire une concurrence déloyale, l’UE a exigé et obtenu qu’ils continuent d’appliquer certaines de ses lois en matière notamment de fiscalité, de subventions aux entreprises, de normes du travail et de protection de l’environnement, et ce, sans qu’ils puissent désormais participer à leur élaboration comme membres de l’UE, et avec, encore et toujours, pour arbitre la Cour européenne de justice.

De plus, le fait d’appartenir à une union douanière empêcherait le Royaume-Uni de négocier ses propres traités commerciaux. « Reprendre le contrôle », qu’ils disaient…

Bienvenue dans la réalité

Mais tout cela ne sera qu’une période de transition rapidement remplacée par un nouvel accord de libre-échange avec l’UE, protestent les défenseurs de l’entente de cette semaine.

Vraiment ? ! demande The Economist. Il a fallu neuf ans au Canada pour conclure avec l’UE son Accord économique et commercial global (AECG) et treize ans à la Suisse pour obtenir ce genre d’entente dont on parle.

Non. Les partisans du Brexit doivent bien admettre qu’ils ont grossièrement surestimé leur pouvoir de négociation face aux vingt-sept autres pays de l’UE qui ont présenté un front exceptionnellement uni dans cette affaire. Mais plus important encore, ils ont lourdement sous-estimé la complexité d’une rupture avec un processus d’intégration en cours entre leur pays et l’Europe depuis quarante-cinq ans.

La tâche ne sera pas plus facile pour un éventuel remplaçant de Theresa May, et pire encore pour celui qui voudrait déclarer unilatéralement le Brexit.