Déception profonde chez les producteurs laitiers

Le Québec compte environ 5500 fermes laitières, qui génèrent des revenus de 2,45 milliards par année.
Photo: Jonathan Hayward La Presse canadienne Le Québec compte environ 5500 fermes laitières, qui génèrent des revenus de 2,45 milliards par année.

Après avoir vu Ottawa céder du terrain sur le secteur laitier, les producteurs du Québec et d’ailleurs, furieux, s’interrogent sur les mesures que prendra le gouvernement Trudeau afin de compenser les pertes financières entraînées par l’arrivée de produits américains.

Convaincue d’avoir servi de simple pion dans les négociations avec Washington, l’industrie laitière estime que la concession faite aux Américains aura pour effet de condamner le secteur à mourir à « petit feu », selon les Producteurs laitiers du Canada.

Le premier ministre Justin Trudeau et la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, ont affirmé que les négociateurs ont « protégé » la gestion de l’offre, mais signalé qu’Ottawa allait s’asseoir avec les producteurs pour déterminer la manière de les indemniser, sans toutefois offrir de détails.

« On est sceptiques », a laissé tomber le directeur adjoint aux relations publiques et gouvernementales des Producteurs de lait du Québec, François Dumontier. Selon leurs premières estimations, les parts de marché offertes par Ottawa aux Américains atteignent environ 3,9 %, ce qui pourrait se traduire par des revenus perdus de 190 millions par année. « De quelle manière le gouvernement va-t-il compenser ? », a ajouté M. Dumontier.

3,9 %
C’est le pourcentage des parts de marché offertes par Ottawa aux Américains, selon les Producteurs de lait du Québec.

C’est la troisième fois en quelques années que le Canada abandonne du terrain sur la gestion de l’offre dans les produits laitiers, ayant offert des ouvertures dans le cadre de l’Accord de libre-échange avec l’Europe et dans le Partenariat transpacifique. Dans le cas de l’Europe, Ottawa a offert aux producteurs 250 millions en aide à l’investissement, mais l’industrie rappelle que les pertes de revenus reviennent année après année. L’entente avec Washington prévoit aussi la disparition de la « classe 7 », qui concerne le lait diafiltré exporté par les Américains et utilisé par les producteurs de fromage.

« Les 220 000 familles canadiennes qui dépendent du secteur laitier pour gagner leur vie (dans les fermes, les usines de transformation et les secteurs connexes) sentent qu’elles ont été utilisées comme monnaie d’échange pour conclure cet accord », ont écrit les Producteurs de lait du Canada. « Le gouvernement a concédé un accès à notre marché intérieur aux États-Unis, affectant ainsi notre capacité de produire du lait canadien. Avec cet accès, il est en train de saigner peu à peu le secteur laitier canadien. »

Un mois de production

En entrevue à RDI, le président des Producteurs de lait du Québec, Bruno Letendre, a estimé à environ 9 % l’ensemble des ouvertures de marché faites dans les trois accords. Les pertes de revenus qui en découleront représentent littéralement un mois de production par année, selon lui.

Le Québec compte environ 5500 fermes laitières qui génèrent des revenus de 2,45 milliards par année. Selon leur fédération, l’industrie dans son ensemble fournit de l’emploi à 83 000 personnes.

Les secteurs de la volaille et des oeufs sont également touchés, selon les documents de vulgarisation publiés par le gouvernement américain. « On est en train d’analyser les données dans le texte, mais il semblerait que, dans notre domaine aussi, le Canada a concédé certains accès supplémentaires aux États-Unis par rapport à ce qu’on avait déjà », a dit le président de la Fédération des producteurs d’oeufs du Québec, Paulin Bouchard, lui-même producteur à Saint-Gédéon, en Beauce. Le Québec compte 150 des 1000 producteurs canadiens, dont le nombre moyen de poules avoisine 25 000. « Ce ne sont pas de bonnes nouvelles. »

150
C’est le nombre de producteurs d’oeufs québécois, sur les 1000 canadiens, selon la Fédération des producteurs d’oeufs du Québec.

Dans le poulet, les Américains pourront expédier au Canada 12 millions de kilos supplémentaires, selon les Producteurs de poulet du Canada. « Cela s’ajoute à l’accès supplémentaire accordé dans le cadre de l’accord du Partenariat transpacifique et à l’accès existant à l’OMC, représentant plus de 10,7 % de notre production actuelle », ont-ils souligné.

Le milieu des affaires, pour sa part, a notamment salué le maintien des dispositions du chapitre 19 sur le règlement des différends, mais noté que rien n’est réglé dans le dossier des tarifs sur l’acier et l’aluminium. « Par contre, il s’agit d’une bonne nouvelle en ce qui concerne les investissements, car cette entente met fin à une trop longue période d’incertitude », a écrit le Conseil du patronat du Québec.