Les sources de la prochaine crise

« Ce qui est inquiétant, c’est qu’aux États-Unis, par exemple, [...] le gouvernement enregistre d’immenses déficits », dit Tiff Macklem, doyen de la Rotman School of Management de l’Université de Toronto et ex-numéro deux de la Banque du Canada.
Photo: Mark Wilson Agence France-Presse « Ce qui est inquiétant, c’est qu’aux États-Unis, par exemple, [...] le gouvernement enregistre d’immenses déficits », dit Tiff Macklem, doyen de la Rotman School of Management de l’Université de Toronto et ex-numéro deux de la Banque du Canada.

La faillite de la banque d’affaires Lehman Brothers, le 15 septembre 2008, a plongé l’économie mondiale dans sa pire crise financière depuis la Deuxième Guerre mondiale. Ce choc et les effets de la « Grande Récession » qui a suivi, en venant exacerber le creusement des inégalités et alimenter la montée du populisme, restent encore bien ancrés dans notre quotidien économique et social. Sixième d’une série d’articles sur cette crise, dix ans plus tard.

D'où viendra la prochaine crise ? Des marchés financiers ? Des conflits commerciaux ? Dix ans après les événements de septembre 2008, qui ont déclenché une analyse profonde des dérapages du système financier, les experts aux quatre coins du monde tentent de déterminer les sources potentielles d’un nouveau choc.

Bien que l’on dise les institutions financières plus solides aujourd’hui qu’en 2008, notamment grâce aux exigences en matière de liquidités qu’elles doivent conserver, la situation actuelle présente de nouveaux risques.

« S’il y a un endroit où, à certains égards, une tendance se détériore depuis 2008, c’est au sein des gouvernements, qui s’endettent davantage », dit Richard Guay, professeur au Département de finance à l’Université du Québec à Montréal et ancien président de la Caisse de dépôt et placement.

41%
Hausse des dettes des pays développés depuis 2007

Si le cas du Canada n’est pas préoccupant pour le moment, c’est le contraire pour les États-Unis, selon M. Guay. « Non seulement la dette est élevée, mais Donald Trump veut faire des déficits et baisser les impôts… Est-ce que ça va mener à une crise ? Peut-être pas. Mais si j’avais à nommer ce qui me  préoccupe le plus, ce serait ça : trop de dette chez une entité qui est énorme, l’endettement des gouvernements. »

La dette émise par les gouvernements a bondi de 26 % depuis 2007, selon JP Morgan. Les pays développés sont les principaux responsables, avec une hausse de 41 %, comparativement à une augmentation de 12 % chez les pays émergents. Il en résulte que la dette mondiale se situe à 164 000 milliards, soit 50 000 milliards de plus que le niveau qu’elle affichait avant la crise, selon des données de 2016 récemment relayées par une autre société financière américaine, Charles Schwab. « Bien qu’un niveau d’endettement élevé ne soit pas nécessairement un problème en soi, il augmente la vulnérabilité du système à un choc, en particulier un choc qui déclencherait une hausse des taux d’intérêt », a-t-elle écrit.

26%
Hausse des dettes nationales depuis 2007

« Ce qui est inquiétant, c’est qu’aux États-Unis, par exemple, même si on se trouve au sommet d’un cycle économique et que l’emploi et l’économie ont retrouvé leur forme, le gouvernement enregistre d’immenses déficits », dit Tiff Macklem, doyen de la Rotman School of Management de l’Université de Toronto et ex-numéro deux de la Banque du Canada. « C’est plutôt le moment où ils devraient être en train de rembourser leur dette. »

Avec des gouvernements plus endettés et des taux d’intérêt augmentant, on assiste à ce qui pourrait causer « une dynamique cahoteuse », selon M. Macklem. La hausse des taux pourrait avoir pour effet d’augmenter les frais de service de la dette des pays, creusant du coup leur déficit et les obligeant à emprunter davantage. « Je ne prédis pas ça. La gestion macro peut éviter ça. Mais c’est décourageant. Au sommet du cycle, on devrait rembourser les dettes, pas en contracter davantage. »

Une crise de l’ampleur de celle qui a secoué les marchés financiers et l’économie en 2008 est « peu probable » à court terme, croit M. Guay. Cependant, si le président américain persiste dans ses efforts protectionnistes et qu’il en résulte une guerre commerciale à grande échelle, « c’est sûr qu’il y aura une récession », dit-il.

L’argent facile

Dans un scénario de ralentissement de l’économie, voire de contraction, les banques centrales pourraient être prises au dépourvu, estiment certains observateurs. La faiblesse des taux directeurs a réduit leur marge de manoeuvre.

Les politiques monétaires ont été accommodantes pendant de longues années et constituent un risque, selon le président du Comité d’examen des situations économiques et des problèmes de développement de l’OCDE, l’économiste canadien William White. « On a permis aux ratios d’endettement de grimper pendant des décennies, même après le début de la crise », a-t-il écrit dans le Financial Times en février. « De plus, alors que le problème, avant la crise, concernait principalement les économies avancées, il est devenu mondial. »

Les banques, qui ont joué un rôle de premier plan dans la crise de 2008, sont mieux positionnées qu’à l’époque en raison du resserrement des règles entourant les liquidités qu’elles doivent conserver », a récemment écrit JP Morgan dans un rapport sur les 10 ans écoulés depuis la crise. « La plupart des analystes conviennent que ce qui a causé la récession mondiale de 2008-2009 n’entraînera pas la prochaine crise. »

Mais d’autres risques ont vu le jour, prévient JP Morgan. Entre autres, elle mentionne le recours accru aux investissements passifs plutôt qu’actifs, « ce qui limite la capacité du marché à prévenir des mouvements baissiers importants », et « la structure du secteur des prêts ». Alors que les prêteurs non bancaires représentaient moins de 20 % du marché hypothécaire avant la crise, ils sont aujourd’hui à plus de 80 %. « Ces prêteurs sont généralement moins bien capitalisés que les banques et il n’y a aucun mécanisme pour identifier les acteurs qui pourraient les remplacer s’ils disparaissaient. »

Tiff Macklem évoque un autre jeu de risques : la technologie. On pense ici à l’ensemble des cybermenaces, à la protection des renseignements personnels, mais aussi au potentiel perturbateur des innovations technologiques, que celles-ci viennent des jeunes pousses ou des géants comme Google, Facebook ou Amazon. « La faille de sécurité chez Facebook a servi de signal d’alarme, comme quoi ces entreprises ne sont pas aussi sécuritaires que certains le croyaient. »