La démocratie, nécessaire à la croissance?

Le message sur Twitter du Canada semble avoir servi de prétexte au jeune prince héritier de 32 ans Mohammed ben Salmane pour envoyer à sa propre population un message de force destiné aux opposants.
Photo: Bryan R. Smith Agence France-Presse Le message sur Twitter du Canada semble avoir servi de prétexte au jeune prince héritier de 32 ans Mohammed ben Salmane pour envoyer à sa propre population un message de force destiné aux opposants.

La crise diplomatique entre le Canada et l’Arabie saoudite illustre le recul de cette idée voulant que la démocratie soit une condition nécessaire au développement économique durable, ainsi que de la détermination des pays occidentaux à la défendre.

Parions que personne ne l’avait vu venir au ministère des Affaires étrangères du Canada lorsque, en réaction à l’arrestation en Arabie saoudite de deux militantes des droits des femmes, dont Samar Badawi, lauréate du Prix international du courage féminin 2012 décerné par le département d’État américain et soeur d’un autre célèbre prisonnier d’opinion saoudien, Raïf Badawi, on a réclamé sur Twitter la semaine dernière que Riyad « libère immédiatement » les deux femmes « ainsi que tous les autres activistes pacifiques des droits de l’homme».

Se disant victime d’une grave « ingérence dans ses affaires extérieures » équivalant à un « viol » de sa souveraineté nationale, le régime saoudien a déballé tout de suite le grand jeu des sanctions diplomatiques et économiques, décrétant l’expulsion de l’ambassadeur canadien à Riyad, le départ de milliers de ses étudiants et de patients au Canada, l’interruption des liaisons aériennes ainsi que le gel des relations commerciales bilatérales en plus d’ordonner, a rapporté le Financial Times, à sa banque centrale et ses régimes de retraite publics de se débarrasser de toutes leurs actions, obligations et trésorerie canadiennes « peu importe le coût ».

Visiblement sonné, le gouvernement Trudeau a d’abord demandé au régime saoudien qu’il lui explique son indignation et sondé le degré d’appui qu’il pouvait espérer de ses alliés traditionnels aux États-Unis et en Europe, avant de réaffirmer son amitié à l’Arabie saoudite et la féliciter pour ses importantes réformes en cours, sans toutefois s’excuser pour sa défense de la cause des femmes et de la démocratie.

Silence assourdissant

Pour les experts, bien que peut-être maladroit, le message sur Twitter du Canada ne justifiait pas une telle explosion de colère. Il semble plutôt avoir servi de prétexte au jeune prince héritier de 32 ans Mohammed ben Salmane, aux commandes de facto du royaume wahhabite depuis 2015, pour envoyer à sa propre population un message de force destiné aux opposants qui trouvent que son programme de diversification de l’économie et de modernisation de la société va trop ou pas assez vite. C’était aussi l’occasion de dire au reste du monde, mais surtout aux pays occidentaux, que l’Arabie saoudite n’entend pas se laisser faire la leçon par qui que ce soit.

Assis sur sa montagne de pétrodollars, le régime saoudien pouvait d’autant plus facilement s’en prendre au Canada que les liens politiques et économiques entre les deux pays ne pèsent pas bien lourd. Le danger aurait été que les autres pays, notamment ceux qui se disent les champions de la démocratie libérale, fassent front commun avec leur allié canadien pour la défense des droits de la personne et contre la réaction totalement disproportionnée de l’Arabie saoudite. Mais les appels du pied d’Ottawa n’ont obtenu qu’un silence assourdissant.

Cette situation n’a rien de surprenant, disent les experts, de la part du géant américain, dont le président n’a que faire des actions internationales coordonnées, semble accorder plus de valeur à l’amitié des chefs de régimes autoritaires qu’à celle des gouvernements démocratiques et a plusieurs fois exprimé son admiration pour le prince Mohammed ben Salmane. Elle n’est pas surprenante non plus de la part de la France ou du Royaume-Uni, compte tenu, entre autres, de l’importance de l’Arabie saoudite pour l’industrie militaire de l’une et le secteur financier de l’autre.

La démocratie en baisse

Des jeux de coulisse diplomatiques sont peut-être (probablement) en cours pour ramener le royaume saoudien à de meilleurs sentiments, mais le fait que ce soit aujourd’hui le Canada qui se retrouve publiquement isolé et sur la défensive plutôt que l’Arabie saoudite avec cette histoire de valeurs démocratiques illustre un renversement de tendance depuis quelques années.

Longtemps, les pays occidentaux ont cru et affirmé aux autres qu’il ne pouvait pas y avoir de croissance économique durable sans les institutions démocratiques libérales comme la règle de droit, la protection de la propriété privée, la liberté d’expression et d’association, l’élection de gouvernements représentatifs ainsi qu’un minimum de filet social. La logique était qu’une société prospère et moderne devient rapidement trop complexe pour qu’une autorité centrale puisse penser tout diriger et que, dans ce contexte, il est important que ses acteurs disposent du maximum d’informations, que leurs interactions soient soumises à des règles claires, prévisibles et équitables et que les politiques soient le résultat de débats les plus ouverts et éclairés possible. Dans un tel système, l’innovation et le succès ne sont pas commandés, mais découlent de la libre circulation des idées et de la liberté d’action. Le partage de la richesse y est nécessaire pour maintenir la cohésion sociale, mais aussi pour avoir le plus de consommateurs possible.

L’effondrement du bloc soviétique, à la fin des années 1980, a été vu comme le triomphe de cette conception des choses. Mais la spectaculaire déconfiture des économies occidentales avec la crise financière et économique de 2008-2009 a redonné de l’aplomb à ses critiques.

Le succès économique retentissant de pays autoritaires, comme la Chine, a semblé prouver que la démocratie n’était peut-être pas la condition essentielle que disaient les Occidentaux. Ces derniers voient reculer leur modèle de développement même à côté de chez eux, par exemple, en Turquie et en Europe de l’Est. Attisée par la Grande Récession, la montée des populismes a même mené à l’élection d’un président américain qui, au nom de la défense des intérêts économiques de son pays, dit qu’il n’a rien à faire du rôle de défenseur de la démocratie libérale et semble tout faire pour saper la règle de droit sur la scène internationale.

Est-ce que tout cela remet véritablement en cause le lien nécessaire entre démocratie et croissance économique à long terme ? On ne sait pas. La plupart des observateurs économiques semblaient toutefois s’entendre cette semaine pour dire que les coups de gueule et brusques changements de cap du prince Mohammed ben Salmane ne sont pas susceptibles de l’aider à convaincre les investisseurs étrangers de le suivre dans ses grandes réformes économiques.