L’incertitude comme arme commerciale

Bien que l’économie américaine soit en «excellente condition» selon le président de la Réserve fédérale, des entreprises commencent à retenir leurs investissements par crainte d’une guerre commerciale. 
Photo: Spencer Platt / Getty Images / Agence France-Presse Bien que l’économie américaine soit en «excellente condition» selon le président de la Réserve fédérale, des entreprises commencent à retenir leurs investissements par crainte d’une guerre commerciale. 

Donald Trump n’a même pas besoin d’imposer des tarifs douaniers pour frapper ses partenaires commerciaux (ainsi que sa propre économie). Il lui suffit d’instaurer le doute.

Ceux qui prêtent des intentions (et des capacités) machiavéliques à Donald Trump disent qu’il le fait exprès. Les autres y voient simplement la conséquence d’un mélange de politiques commerciales mal avisées, des incessants changements d’humeur du président américain et du fonctionnement chaotique de la Maison-Blanche depuis son arrivée. Dans tous les cas, le résultat est le même : non seulement la tension entre les États-Unis et le reste du monde a rarement été aussi élevée en matière commerciale, mais le niveau d’incertitude sur la suite des choses est dangereusement à la hausse.

Largement subjectif, le sentiment d’insécurité est souvent évoqué, mais difficile à mesurer. On se réfère parfois à la volatilité des marchés ou à la confiance des consommateurs. Des universitaires américains ont développé un indicateur basé notamment sur la fréquence à laquelle les principaux journaux parlent d’incertitude liée à l’économie, l’importance des lois fiscales en examen et le degré de désaccord entre les prévisionnistes économiques et financiers. Cet indicateur est à la hausse depuis le début de l’année.

Défier l’entendement

Il peut y avoir toutes sortes de raisons à ce doute économique grandissant, allant de la normalisation des politiques monétaires des banques centrales aux difficultés du Brexit. Le déclenchement, par le président Trump, d’une guerre commerciale sur plusieurs fronts apparaît cependant comme le facteur dominant, et pour cause.

Non seulement la première économie du monde s’en prend-elle à presque tout le monde, mais la logique de sa campagne défie l’entendement, disaient dans une analyse, la semaine dernière, les experts Meredith Crowley et Dan Ciuriak. Comment comprendre un président qui menace de saborder l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) s’il n’est pas réformé, mais dont les demandes sont tellement farfelues qu’elles ne peuvent qu’être refusées ? Comment ne pas être pris de doutes lorsque Trump exige des arrangements bilatéraux avec l’Allemagne et la Chine alors que les règles européennes empêchent la première de conclure des ententes seule et que les règles internationales interdisent à la seconde d’accorder à un autre pays des privilèges en dehors d’un traité de libre-échange en bonne et due forme ? Comment ne pas être pris d’angoisses devant un homme, réputé le plus puissant du monde, totalement imperméable aux faits qu'il lance des menaces commerciales plus vite que son ombre et change d’avis encore plus vite ?

Comme le sentiment d’incertitude, son impact sur l’activité économique est extrêmement difficile à mesurer. Il est néanmoins bien réel. Outre la réduction des barrières au commerce, l’un des principaux avantages des accords commerciaux est d’assurer aux entreprises un cadre d’activité stable fondé sur la règle de droit et prévisible à long terme. Si ce cadre est remis en cause, les entreprises hésitent à investir et à s’engager dans des relations d’affaires.

Le prix à payer

En avril, la Banque du Canada estimait que la seule incertitude entourant les politiques commerciales américaines allait réduire les exportations canadiennes de 1 % d’ici 2020 et les investissements des entreprises du double. En Allemagne, cette semaine, on attribuait largement à cette même incertitude le ralentissement marqué des exportations et, avec lui, de la croissance économique au début de l’année, soit bien avant que Trump passe de la menace de tarifs dans les métaux aux actes.

Les États-Unis ne seraient pas à l’abri de ce phénomène. Le président de la Réserve fédérale américaine a déclaré, en conférence de presse mercredi, que bien que l’économie y soit en « excellente condition », des rapports font état d’entreprises qui commencent à retenir leurs investissements et leurs embauches par crainte d’une guerre commerciale.

Pour Meredith Crowley et Dan Ciuriak, il ne fait pas de doute que le gouvernement Trump se sert de l’incertitude qu’il génère comme d’une arme économique. Un peu comme une barrière commerciale non tarifaire, mais contre laquelle on ne dispose d’aucun moyen de défense devant les tribunaux internationaux de l’ALENA ou de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Le grand avantage de cette tactique est qu’une simple évocation de mesures protectionnistes suffit pour produire son effet.

Le problème est que, contrairement à des tarifs douaniers, le doute ne s’enlève pas aussi facilement des esprits une fois qu’il s’y est installé, notent les experts. « C’est comme lorsque quelqu’un ruine sa réputation. Cela peut lui prendre des années avant de la regagner. »