Le courtermisme prépare la prochaine crise

Le diktat de l’immédiat se trouve pérennisé par une politique de rémunération des hauts dirigeants basée sur des indicateurs incitant à la performance à court terme.
Photo: Miguel Medina Agence France-Presse Le diktat de l’immédiat se trouve pérennisé par une politique de rémunération des hauts dirigeants basée sur des indicateurs incitant à la performance à court terme.

Grande responsable de la crise de 2008, l’industrie financière prépare la prochaine. La même fièvre spéculative est revenue, alimentée par cette obsession du court terme et de la maximisation du rendement des actionnaires.

Gilles L. Bourque ajoute ainsi sa voix à cette dénonciation de l’influence du courtermisme sur les grandes décisions des entreprises inscrites en Bourse. Dans une petite fiche technique de deux pages, l’économiste et chercheur de l’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC) évoque cette financiarisation de l’économie précurseure de la crise de 2008-2009 et source d’accroissement des inégalités. Il observe des ressemblances avec la situation actuelle sur les marchés. L’impact du « retour des actionnaires » dans la gouvernance des entreprises inscrites en Bourse explique une grande part des mêmes comportements spéculatifs ayant pu prévaloir il y a près de dix ans.

Il cite, ici, les dividendes et les rachats d’actions au détriment d’une détérioration des investissements des entreprises. « De quelques milliards de dollars par an dans les années 1980, la valeur des actions rachetées par les sociétés de l’indice S P 500 aurait atteint des niveaux avoisinant les 600 milliards $US ces deux dernières années », écrit Gilles Bourque, reprenant les calculs d’un professeur à la Faculté de droit de l’Université Laval.

« Lorsqu’on regarde du côté de l’évolution des dividendes au cours des années récentes, les constats sont aussi éloquents. Entre 2000 et 2015, le montant des revenus de placement dans les entreprises canadiennes (qui correspondent à la somme des revenus de dividendes et des revenus d’intérêts) a connu une hausse considérable. Cette évolution est marquée de deux périodes de hausse : la première précède la crise financière de 2008 […] La deuxième est en cours, avec une remontée graduelle à partir de 2010, puis une hausse spectaculaire de 20 % en 2015. »

Le chercheur conclut à une forte croissance des revenus de dividendes depuis 2013, combinée à « un décrochage marqué des investissements des entreprises ».

Et ce n’est pas qu’une affaire américaine. Gilles Bourque cite la lecture faite par l’Institut sur la gouvernance (IGOPP) soulignant qu’une même proportion des entreprises composant l’indice français CAC 40, soit 76 %, avait procédé à des rachats d’actions au dernier trimestre de 2015, représentant en moyenne 23 % des bénéfices annuels.

Ce diktat de l’immédiat se trouve pérennisé par une politique de rémunération des hauts dirigeants basée sur des indicateurs incitant à la performance à court terme. On pense à un bénéfice par action cible et à un objectif de rendement total pour l’actionnaire. Yvan Allaire, président exécutif du conseil de l’IGOPP, donnait en exemple ce choix des dirigeants empruntant la voie facile des rachats d’actions plutôt que de mettre à contribution les liquidités de l’entreprise dans des projets d’investissement et de développement à long terme. En jouant sur le dénominateur, on alimente une hausse du cours de l’action, ou on compense l’effet de dilution venant de l’exercice d’options provoqué par cette hausse du cours, au détriment d’une performance basée sur la création de valeur à long terme et traduisant une préoccupation sociétale.

« Aux États-Unis, les responsables de la Réserve fédérale s’inquiètent de la trop grande tolérance des investisseurs à l’égard de la prise de risque et du niveau élevé du prix des actifs, tolérance qui pourrait bientôt être dopée par les perspectives des plans de relance de Donald Trump », ajoute le chercheur de l’IREC.

2 commentaires
  • Jean-François Trottier - Abonné 8 novembre 2017 10 h 26

    D'une balloune à l'autre

    Les crises sont inhérentes à notre système déréglementé.

    La principale raison qu'invoquait Keynes pour promouvoir le capitalisme d'État était la stabilisation de l'économie, même avant l'aide aux plus démuni9s.

    On ne peut stabiliser l'économie sans la ralentir. Les chantres du néolibéralisme ont tellement hurlé contre le manque d'efficacité de l'État qu'ils ont créé une toute nouvelle et rutilante voiture économico-financière où ils refusent obstinément de mettre des freins : direct dans le mur! Et encore. Encore!

    Les financiers ne s'en préoccupent plus, parce qu'ils se sont adaptés. Ils savent les crises inévitables et presque cycliques, donc il investissent à la hausse, puis à la baisse au bon moment. Plus personne ne s'en cache.

    La toute remière raisons d'être du capitalisme d'État est la stabilité, donc une économie un peu pépère, qui va bien dans certains secteurs et plus lentemement ailleurs, compensant selon le cas tout en évoluant sans trop de risque.

    On a beaucoup "planté" les tenants du capitalisme d'État, qui aident les paresseux ou qui perdent de l'argent au profit de fonctionnaires. Que de caricatures, hein!

    Allez voir dans les bureaux des multinationales... Les plus beaux exemples de loisirs organisés y vivent en toute quiétude. L'inefficacité y est plus grande que nulle part ailleurs, et les multinationales sont les principaux facteurs d'immobilisme paralysant pour l'industrie, bin quin.

    Le capitalisme d'État bien pensé utilise des institutions gouvernementales à demi-étanches comme principaux partenaires de l'industrie, secteur par secteur.

    Il ne s'agit pas de nuire à l'initiative personnelle, au contraire! On doit en profiter tout en laissant les "fous", les imaginatifs et les constructeurs, s'enrichir raisonnablement, avec le moins de contrôle possible puisque l'État a déjà les pieds dans la place.

    Entre les incompétents qui nous dirigent et les control-freak de la gogauche, il y a un espace viable. Celui de la réalité.

  • André Labelle - Abonné 8 novembre 2017 11 h 07

    LA RÉCIDIVE DU CANCER FINANCIER

    Les plus hauts dirigeants des grandes entreprises multinationales sont embauchés sur leur capacité à accroître rapidement le profit des actionnaires. On leur offre des options d'achats d'actions qui n'apparaissent pas dans les bilans de ces entreprises.

    Afin de réaliser l'objectif pour lequel il a été embauché, le premier geste du haut dirigeant coupe dans les dépenses: réduction du personnel, réduction en R&D, réduction des dépenses d'entretien des immobilisations, etc. Bref toutes ces manœuvres accroissent les profits, et mènent donc à l'accroissement de la valeur des actions. Le haut dirigeant empoche alors de fastueux bonis et au bout de quelques années, la valeur des actions de l'entreprise s'étant évidemment accrues, ce dernier exerce ses options d'achat d'actions à un court bien inférieur à celui du marché et il les revend dans les heures qui suivent au cours réel du marché avec à la clé, des millions de dollars dans ses poches. Puis il remet sa démission et part à la recherche d'une autre proie à saigner. En même temps les spéculateurs professionnels actionnaires revendent leurs actions empochant eux aussi de très généreux bénéfices.

    Conclusion: cette entreprise est fragilisée grandement par ce courtermisme et les seuls bénéficiaires sont le haut dirigeant et les grands actionnaires qui ont fait des millions de profits dans cette saga.

    Mais tout cela c'est du déjà vu. C'est la récidive du cancer.