Protectionnisme et libéralisation financière, un cocktail détonant

C’est à un investisseur multimilliardaire, Wilbur Ross, un opposant au traité de libre-échange nord-américain, que Donald Trump a confié le portefeuille du Commerce.
Photo: Evan Vucci Associated Press C’est à un investisseur multimilliardaire, Wilbur Ross, un opposant au traité de libre-échange nord-américain, que Donald Trump a confié le portefeuille du Commerce.

Donald Trump renoue avec une vieille tradition de l’histoire économique américaine — les entorses au libre-échange -, que la dérégulation financière doit permettre d’imposer au monde.

Les contours de la politique économique de Donald Trump commencent à apparaître clairement. Non seulement avec la confirmation des mesures annoncées, mais aussi avec la nomination des membres de son équipe. Les nommés sont tous des conservateurs bon teint, vieux briscards qui démentent l’hypothèse d’un président « light ». C’est la ligne dure de « l’Amérique d’abord » qui se confirme ; elle paraît tourner la page du libre-échange et bien au-delà, parce qu’elle prévoit d’associer un tournant protectionniste avec la libéralisation d’une finance pourtant honnie il y a peu. C’est la conjonction de ces deux politiques qui doit le plus nous inquiéter.

La volonté d’instaurer un isolationnisme commercial — et, donc, de mettre en cause la mondialisation — n’est évidemment pas neutre. C’est le signe que les États-Unis renoncent à être partout le porte-drapeau du libre-échange. Mais qui connaît l’histoire de la politique commerciale américaine peut le comprendre aisément. Le fameux Rapport sur les manufactures, d’Alexander Hamilton, publié en 1791, fut la véritable bible du protectionnisme industriel. Certes, le funeste Hawley-Smoot Tariff Act de 1930, qui relevait le tarif douanier le plus élevé de 39 % à 53 % en un an, contribua, avec les représailles qui s’ensuivirent, à précipiter les États-Unis dans la Grande Dépression. Il n’empêche que, pendant des lustres, les États-Unis furent le « bastion du protectionnisme ». En cela, le parti pris protectionniste annoncé par Donald Trump est un retour à la tradition.

Il doit d’autant moins surprendre que, après la seconde guerre mondiale, l’administration américaine a fait subir au libre-échange, pourtant hautement revendiqué par les États-Unis, de très nombreuses entorses. Chaque fois que les intérêts américains ont été menacés, les autorités ont réagi vigoureusement en se protégeant. Citons, sur une très longue liste, la décision de Bush, en 2001, de taxer les produits sidérurgiques, ou encore les mesures sur les subventions agricoles. Plus encore, les décisions répétées pour tenter de protéger les activités de la Rust Belt — Michigan, Ohio, Pennsylvanie, Illinois — et l’industrie automobile.

Perspectives conflictuelles

Et comment ne pas rappeler les successeurs du Buy American Act (1933) : le Buy America Act (1983) et le Buy American Provision (2009), ou encore l’extrême vigilance des autorités pour s’opposer aux investissements étrangers, qu’ils soient chinois ou autres. En 2005, les Émirats avaient dû renoncer à l’achat de terminaux portuaires (dont celui de New York) ; en 2006, le groupe chinois pétrolier Cnooc à celui de la compagnie pétrolière Unicoal ; en 2012, Obama stoppe le projet chinois de rachat des fermes éoliennes de l’Oregon, au prétexte que celles-ci sont trop proches d’une base militaire.

Dès lors, on ne peut pas vraiment s’étonner d’une Amérique qui, de facto, s’est montrée protectionniste chaque fois que cela la servait. Dès l’instant qu’elle ne détient plus la supériorité exclusive d’antan, elle quitte les rangs du libre-échange, et va même jusqu’à envisager un tarif de 45 % sur les produits industriels chinois.

Le véritable problème des « trumponomics » ne se limite pas au protectionnisme ; il tient à l’association de ce projet à une libéralisation très poussée des marchés financiers. Pour cela, premier indice qui ne trompe pas, le président élu remet en selle une série de dirigeants compromis dans le séisme financier de 2008-2009. Surtout, il s’attaque aux institutions créées pour tenter d’éviter le renouvellement de ces errements qui mirent le système bancaire mondial tout entier aux abois.

La clé de voûte

Il entend au premier chef neutraliser la loi Dodd-Frank de 2010 qui, avec ses 2000 pages, est la clé de voûte de toute la régulation, qualifiée aujourd’hui par Donald Trump de « véritable fardeau pour les banques ». Le même sort paraît attendre toute une série d’autres organismes de surveillance des marchés, comme le Financial Stability Oversight Council (FSOC), conseil de stabilité financière créé en 2010 avec pour mission d’analyser et d’alerter sur les risques de crise engendrés par les pratiques de l’industrie financière.

Cette conjonction de deux politiques à l’évidence peu compatibles idéologiquement ne peut qu’interroger et retenir l’attention. Non seulement parce qu’elle fait confiance à une industrie financière pourtant bien loin d’être absoute, mais aussi, et surtout, parce qu’elle met à la disposition des États-Unis un puissant moyen de tordre le bras à tout « partenaire » qui prétendrait contester sa politique commerciale.

Trois canaux paraissent susceptibles d’être utilisés par les États-Unis : premièrement, en usant de sa capacité financière libérée pour orienter, à la hausse comme à la baisse, le financement du récalcitrant ; deuxièmement, en usant de son influence dans les instances internationales de régulation (comité de Bâle, conseil de stabilité financière duG20) pour imposer ses règles ; troisièmement, pour « tirer » le taux de change de celui qui regimbe dans le sens le plus favorable à son hégémonie.

Bien sûr, ces scénarios pourraient d’abord concerner le conflit entre les États-Unis et la Chine, mais d’autres face-à-face sont tout à fait envisageables, notamment entre l’Europe et les États-Unis, voire, après le Brexit, entre l’Union européenne et le Royaume-Uni. Autant de perspectives conflictuelles peu attirantes qui auraient toutes pour origine une utilisation des instruments de la politique économique sur une base non coopérative.