Le pire scénario pour le Québec se réalise

La multiplication des chaînes spécialisées s’est faite dans un contexte très réglementé : jusqu’à 2015, une clause d’« exclusivité du genre » empêchait l’offre de deux chaînes spécialisées sur le même thème, limitant ainsi la compétition.
Photo: iStock La multiplication des chaînes spécialisées s’est faite dans un contexte très réglementé : jusqu’à 2015, une clause d’« exclusivité du genre » empêchait l’offre de deux chaînes spécialisées sur le même thème, limitant ainsi la compétition.

L’avenir de la télévision spécialisée canadienne est compromis par l’obligation pour les fournisseurs d’offrir les chaînes à la carte dès le 1er décembre. Dans un mémoire de 2014, le ministère de la Culture et des Communications (MCC) du Québec prévient même que cette mesure pourrait « ultimement mener à la disparition de services spécialisés et payants de langue française et se traduire par une perte de diversité dans le système télévisuel canadien », surtout depuis l’abandon de règles limitant la concurrence entre chaînes de même genre.

C’est pourtant cette avenue qu’a empruntée le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) lors de l’élaboration de nouvelles règles, progressivement implantées depuis 2015. L’organisme réglementaire fédéral a mené cette semaine une audience publique se limitant à vérifier si les fournisseurs s’adaptent dans les délais au nouveau régime.

Le petit forfait de base laisse miroiter un rabais aux consommateurs, à un prix de 25 $ par mois auquel il sera possible d’ajouter n’importe quelle chaîne individuellement dès décembre. Depuis mars, les fournisseurs pouvaient n’offrir que des forfaits de 10 chaînes ou moins à leurs abonnés. L’envers de la médaille : le petit forfait pourrait coûter cher aux chaînes spécialisées privées, pourtant rentables au Québec.

Les coûts indirects du forfait de base

Les nouvelles règles de télévision font suite à la promesse de l’ancien premier ministre Stephen Harper, sensible aux plaintes des consommateurs canadiens insatisfaits du prix et de la flexibilité de leur forfait de télévision. « Notre gouvernement croit que les familles canadiennes devraient pouvoir choisir les forfaits de chaînes sur mesure qu’elles souhaitent obtenir. Il exigera que les chaînes soient dissociées dans les forfaits tout en protégeant les emplois », a-t-il déclaré lors de son discours du trône en 2013.

Selon Ian Morrison, porte-parole des Amis de la radiodiffusion canadienne, ces deux aspects sont pourtant irréconciliables. « On ne peut que conjecturer sur ce qui va arriver aux chaînes spécialisées après le 1er décembre », s’alarme-t-il. En ce moment, les chaînes spécialisées sont typiquement incluses dans des forfaits où il est possible de combiner plusieurs chaînes. Les forfaits resteront, mais impossible de savoir si les clients continueront de les choisir ou s’ils laisseront plutôt tomber les chaînes les plus nichées.

Selon M. Morrison, « le CRTC n’a pas fait ses propres recherches pour comprendre les conséquences économiques de ses politiques ». Son organisme a commandé une étude auprès de la firme Nordicity, en décembre, dont les conclusions appuient la thèse de l’effondrement des chaînes spécialisées.

« Les décisions du CRTC feront baisser les investissements en programmation canadienne de 400 millions de dollars par année d’ici l’année 2020 et elles auront pour effet d’accélérer l’impact des changements technologiques tout en affaiblissant les radiodiffuseurs canadiens », peut-on lire dans le résumé de l’étude de 104 pages nommée La télévision canadienne en 2020 : les impacts technologiques et réglementaires. 15 000 emplois liés à la production canadienne de contenu sont ainsi à risque, selon l’étude.

Qui plus est, il n’est pas garanti que les nouvelles règles allégeront durablement la facture télévisuelle, surtout pour les grands consommateurs de télévision. « Si on baisse le nombre d’abonnés pour les petites chaînes, le prix devrait augmenter pour financer la production », calcule Sylvain Lafrance, directeur du Pôle Médias à HEC. Advenant que les auditeurs délaissent ces chaînes, l’économie réalisée se répercutera aussi dans la contribution au Fonds des médias du Canada, destiné à financer la production. « Le contenu canadien est coûteux, et il faut le payer. C’est l’éléphant dans la pièce. »

Les nouvelles règles peu adaptées au Québec

Le gouvernement du Québec dit maintenant « suivre de près la situation pour voir comment l’industrie s’ajustera à ces nouvelles règles », tout en vantant le modèle québécois en télévision, déjà plus flexible qu’ailleurs.

« Il faut comprendre qu’il y a une grande différence dans ce qui était offert au Québec et dans le reste du Canada », reconnaît le professeur Sylvain Lafrance. En anglais, l’offre des fournisseurs était chère et inflexible, suscitant l’insatisfaction des téléspectateurs. Au Québec, au contraire, le problème était moins criant. « Vidéotron a instauré des forfaits beaucoup plus flexibles, forçant ses concurrents à faire de même », note-t-il.

Le mémoire de Québec lors des consultations « Parlons télé » note que 93 % des Québécois francophones écoutent la télévision dans leur langue, et encore principalement sur un écran traditionnel (33,2 heures par semaine en 2013), sur lequel les chaînes spécialisées connaissent beaucoup de succès. « L’industrie de la télévision privée au Québec est profitable, mais la majorité des bénéfices sont enregistrés par les chaînes spécialisées et payantes, celles-ci étant trois fois plus rentables que les stations traditionnelles », note le MCC.

Les chaînes spécialisées ont connu une forte progression au Québec depuis 1999. De seulement 12 chaînes thématiques en français à l’époque, le téléspectateur a aujourd’hui un choix de 35 chaînes spécialisées. Leur multiplication s’est faite dans un contexte très réglementé : jusqu’à 2015, une clause d’« exclusivité du genre » empêchait l’offre de deux chaînes spécialisées sur le même thème, limitant ainsi la concurrence. Malgré la recommandation du gouvernement du Québec de maintenir la politique d’exclusivité du genre, le CRTC a conclu que cette politique « n’est plus nécessaire en vue d’assurer la diversité de la programmation entre les services ».

Couper le câble ?

Depuis l’entrée en vigueur progressive des nouvelles règles, l’exploitant de chaînes spécialisées Corus (Historia, Séries +, Télétoon et Disney) note peu de changements. « Il y a eu un impact négligeable sur les abonnés, les revenus, et aucun sur notre soutien à la production canadienne », note Dervla Kelly, vice-présidente aux communications de Corus, seul groupe ayant répondu aux questions du Devoir.

L’objectif des consultations était d’abord de contenir l’exode des abonnés du câble vers les nouveaux services en ligne, comme Netflix, qui ne facture pas les taxes de vente à ses clients et ne contribue pas au Fonds des médias du Canada, explique le bureau de la ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly. La « taxe Netflix » est toujours écartée par la ministre.

« Est-ce que ça va empêcher les gens d’aller sur Netflix ? Ce n’est pas sûr ! » avance Sylvain Lafrance. Que le scénario catastrophe pour les chaînes spécialisées se réalise ou non, les nouvelles règles n’abordent pas de front les enjeux de notre « écosystème médiatique fragile », selon lui. « Imposer un forfait à 25 $ par mois est une bonne idée pour l’accès démocratique, mais ça ne règle pas le problème fondamental du financement du contenu ! » Un problème qui, à mesure qu’il se transpose sur le Web, échappe de plus en plus au mandat du CRTC.