La fibre nostalgique...

Photo: François Desjardins Le Devoir

Ce texte s’inscrit dans la série Un hiver avec Félix Leclerc qui, jusqu’au 21 mars, explore des mutations, des perspectives, des enjeux sociaux, politiques ou culturels du Québec contemporain tout en faisant un clin d’oeil à l’artiste. Aujourd’hui, l’industrie forestière, son passé et ses espoirs, sur l’air de La Drave.

Bientôt arrivé au bout de la 131, je m’attends, en gros, à trouver un terrain vague et une scierie de résineux dans un état quelconque, réduite au silence définitif par le rouleau compresseur qui a rasé 20 000 emplois depuis dix ans. Propriété de Louisiana Pacific, l’usine s’est tue en 2006, a redémarré doucement trois ans plus tard et s’est éteinte en 2014 avec la faillite de son nouveau propriétaire, un consortium ontarien. Depuis, des gens ont installé un panneau à l’entrée : « À qui le bois ? À nous le bois ! »

La scierie est muette mais l’endroit fourmille de camions. Le terrain de l’usine est couvert de bois, organisé par sections et protégé par un poste de contrôle : bienvenue dans la cour de triage de Saint-Michel-des-Saints, où les billots arrivés de la forêt environnante sont triés selon des usages prédéterminés, cordés et réacheminés aux usines de Lanaudière, de la Mauricie, de la Beauce…

À bord de son 4X4, Jean-François Champoux répète sa devise : « le bon bois à la bonne usine ». La société Forestiers Champoux, dont il est actionnaire avec son oncle et son cousin, s’est taillé un rôle d’intermédiaire entre la forêt et des utilisateurs finaux comme Domtar (papier) et Maibec (revêtements de maison). Sorte de spécialiste en valeurs forestières, si vous voulez.

Autrefois, dit-il, « on en échappait beaucoup ». Quoi, on ne triait pas assez ? « On ne triait pas ! Ça revenait à ça. Aujourd’hui, les usines de papier ont du bois pour faire du papier, les scieurs ont du bois pour faire du sciage. » En faisant la tournée de la cour, il pointe une section. « Ça, sans triage, ç’aurait fini en papier. Là, ça va plutôt aller chez les Atikamekws de Manawan, qui ont construit une petite usine de bûches scandinaves. »

Forestiers Champoux, qui compte moins d’une quinzaine d’employés directs, repose sur un réseau de 100 à 125 sous-traitants à qui elle refile des contrats en fonction des besoins des clients.

« En 2006, tout s’est arrêté. C’était un trou noir », dit M. Champoux. « Il a fallu trouver des solutions pour redémarrer les activités en forêt. Aujourd’hui, le ministère a des nouveaux bénéficiaires de garanties d’approvisionnement et nous autres, on a trouvé une façon de se faufiler pour que les gens aient du travail. Pis par la bande, bien, nous autres aussi, faut travailler. »

 

Depuis la drave, l’énorme machinerie qui circule en forêt a divisé par dix le nombre de travailleurs requis. Les coûts d’exploitation sont souvent si élevés que le financement bancaire devient forcément un maillon important dans le modèle d’affaires.

« Au début des années 40, tout se faisait encore à charroyage avec des chevaux », raconte Raymonde Beaudoin, une ex-enseignante au secondaire qui a harnaché le souvenir de ses parents et multiplié les entrevues aux quatre coins du Québec pour écrire un ouvrage phare sur le sujet, La vie dans les camps de bûcherons au temps de la pitoune (Septentrion).

Les progrès n’ont pas tardé. Les scies mécaniques se sont allégées, par exemple, et les camions se sont multipliés. Rapidement, la mécanisation prend le contrôle total et définitif des opérations. Dans les années 60, en forêt, il y a longtemps qu’on ne croise plus de chevaux. Les bûcherons, d’ailleurs, retournent depuis longtemps à la maison le dimanche.

L’ouvrage de Mme Beaudoin, qui en est à sa deuxième édition, a eu un étonnant succès depuis sa première parution à compte d’auteure il y a quelques années. Pourquoi ? Avons-nous déjà oublié le métier ? Est-il à risque de disparaître de la conscience collective comme le laitier et les radio-romans ? Si vous ne racontiez pas cette histoire, Mme Beaudoin, que resterait-il ? « Les vieux, c’est pour ça qu’ils pleurent. Je donne des conférences et il y a des gens qui pleurent et sont gênés de pleurer. La première fois, ça m’a bouleversée. C’est plus souvent le gars dont on ne s’en attend pas. Ils me disent qu’ils sont fiers de voir que leurs enfants vont connaître ça. »

 

Depuis 2005, 284 usines ont été touchées par une fermeture ou des licenciements, toutes catégories confondues. Selon le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, le nombre de travailleurs est passé de 105 000 à 85 000. La liste des établissements se lit comme un dictionnaire toponymique : Amqui, Chibougamau, Lac-Mégantic, Lévis, Alma, Maniwaki, Lebel-sur-Quévillon, La Sarre, Gatineau, Trois-Rivières…

Face à la tempête parfaite, l’industrie forestière a tenté de rester debout. Les coups sont venus de partout : l’augmentation brutale de la valeur du dollar canadien de 2002 à 2007, l’éternel conflit commercial avec les États-Unis sur la question du bois d’oeuvre, l’effondrement de la construction résidentielle américaine à compter de 2008, la chute libre de la demande pour le papier journal, etc. Le gouvernement Couillard a créé l’an dernier une cellule de crise pour se pencher sur le coût de la fibre au Québec.

L’industrie est en mutation, dit le président du Conseil de l’industrie forestière du Québec, André Tremblay. Il donne en exemple l’usine de Sacopan, à Sacré-Coeur, un petit village à 20 minutes de Tadoussac. Elle appartient à Masonite en partenariat avec Boisaco, une coopérative de travailleurs. « Il y a des activités de sciage, de granules, mais aussi de panneaux de portes avec des copeaux », dit M. Tremblay. « Ils fabriquent neuf millions de côtés de portes par année. C’est 450 000 maisons ! » Les entreprises qui se renouvellent dans la deuxième et troisième transformation doivent le faire en grand volume, dit-il, « parce que le Québec est un grand producteur ».

 

« À Saint-Michel, c’est vraiment en 1940 que l’industrie forestière a décollé », dit le maire de Saint-Michel-des-Saints, Réjean Gouin, qui a lui-même passé 20 ans de sa vie comme opérateur forestier. « On avait de la pitoune, de la drave… Mais les choses ont changé. On a eu la fermeture de Louisiana Pacific Canada en 2006, et depuis, c’est des mauvaises années. »

L’arrêt des usines se solde par la disparition de 300 emplois directs… sur une population de 2400 habitants. Sans compter les emplois indirects touchés. « C’est plus qu’un gros coup. C’est une crise », dit-il. Le nombre d’étudiants à la polyvalente est passé de 220 à 95. « La population vieillit. »

Ce qui a sauvé le village, avance M. Gouin, ou qui, à tout le moins, l’a soutenu, c’est le tourisme. « La scierie est sur le point de revivre. On a aussi rencontré un investisseur pour un projet de granules, utilisé comme source d’énergie en Europe », dit-il. La présence de graphite alimente aussi l’idée d’un éventuel projet de site d’extraction. « Si tout ça se concrétise, le village pourrait se remettre en forme, plus qu’il y a 10 ans. On aurait un peu de tout. »

Si tout fonctionne bien, la scierie pourrait redémarrer cette année, grâce à la présence d’investisseurs locaux dont la famille Champoux et des anciens employés de l’usine.

« À la fermeture de l’usine, il y avait 60 emplois directs. Dans le village, c’est complètement débalancé. Pas besoin de voir les chiffres des commerces, on le voit à l’oeil nu », dit Jean-François Champoux. « Si tu veux demeurer en région, il faut que tu trouves les solutions. Personne ne va te les amener. »

«La Drave» (paroles et musique : Félix Leclerc)

Ça commence au fond du lac Brûlé,
Alentour du huit ou dix de mai.

La mort à longues manches,
Vêtue d’écume blanche,
Fait rouler le billot
Pour que tombe Sylvio.

Elle lui lance des perles,
Des morceaux d’arc-en-ciel
Pour lui crever les yeux
Et le briser en deux.

Sylvio danse et se déhanche
Comme les dimanches, les soirs de chance,
Remous qui hurlent, planchers qui roulent,
Parfums qui saoûlent, reste debout.

Thauvette, Sylvio Morin, Éphé, les deux Mainguy,
Sweeny, l'gros Quévillon, Vincent, l'père Cousineau,
Morel et Ladouceur, Albert Lebrun aussi,
Dupras et puis Larocque, Lefebvre et Charbonneau,

Tous plus Ed MacMillan, MacPherson et Séguin,
Malouin, Aurèle Brière, Tourmaline et Niclaisse,
Trois pouces et puis Morel et puis Camille Rivard,
Filibien et le cook qu’on ne voit pas ici.

On creuse un trou à la bonne place.
On met le joujou dessous la glace.
Jambes à son cou, on débarrasse.
Face en grimaces, c’est l'sauvez-vous.

Car y faut pas être là quand ça part :
Ça vous tue, ça vous couche, ça vous mord,
Ça vous traverse un gars d'bord en bord.
Ça s’amuse à crever le plus fort, d’abord.

Bêtes des bois ne bougent pas.
Le vent aussi, reste tapi.
Même la montagne, haut dans l’azur,
Met un nuage d’vant sa figure

Car y faut pas être là quand ça part :
Ça vous tue, ça vous couche, ça vous mord,
Ça vous traverse un gars d'bord en bord.
Ça s’amuse à crever le plus fort, d’abord.

Et tout est calme, jusqu’à demain matin.
Dans sa tête y a des billots qui flottent
Qu' il échang’rait contre un air de guitare.
Melançon s’est noyé par ici.

Il faudrait pas qu'ça r’commence.
Debout sur les rivières,
Quatre-vingts hommes à guider.
Dans sa tête y a des billots qui flottent

Qu' il échang’rait contre un air de guitare.
Pour arriver au moulin,
Au moulin de Buckingham,
Y faut débloquer la jam

Qui se r’bloque un peu plus loin.
Coups de hache et coups de pied,
Dynamite et chaînes cassées,
Sur le front, la pluie glacée,

Pas d'nouvelles d'la fiancée.
Les heures sont longues,
Les eaux profondes.
Dans d’autres mondes,

Les femmes blondes.
Oh ! La gaffe, le godendard,
Les rapides et les crobarres.
Si on veut être là à temps

En même temps que le printemps.
Y aura d'la musique à plein,
Des voisins et puis du pain,
De la bière et des matins

Installés dans le jardin.
Des billots pour le papier,
Des billots pour le carton,
Des billots pour se chauffer,

Des billots pour les maisons.
Pas d'billots, pas d’écrivains,
Pas de livr’s comme de raison.
Ça s’rait peut être aussi ben

Mais peut être aussi que non.
Dans sa tête, y a plus d'billots qui flottent
Et sa femme au village qui tricote.
Sylvio danse et se déhanche

Comme les dimanches, les soirs de chance
Remous qui hurlent, planchers qui roulent,
Parfums qui saoulent, reste debout,
Reste debout.

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