Les statistiques de Pékin sèment le doute chez les experts

De leur côté, les économistes de Citigroup jugent que sur les trois premiers mois de l’année, la croissance chinoise n’a pas été de 7%, mais plutôt de 6%. 
Photo: Agence France-Presse De leur côté, les économistes de Citigroup jugent que sur les trois premiers mois de l’année, la croissance chinoise n’a pas été de 7%, mais plutôt de 6%. 

La croissance chinoise s’est-elle vraiment établie à 7 % au deuxième trimestre, comme l’affirme Pékin ? Nombre d’économistes en doutent, et soupçonnent le régime communiste de gonfler ses chiffres. « Les statistiques chinoises sont parmi les moins fiables au monde », assène ainsi Yves Montenay, président de l’Institut culture, économie et géopolitique.

Selon un sondage de Bank of America Merrill Lynch, 75 % des investisseurs sont convaincus que le véritable taux de croissance de l’empire du Milieu est inférieur à 6 %. Dans une note sur le sujet, Patrick Artus, chef économiste de Natixis, estime même que le PIB n’a probablement guère progressé de plus de 2 % au deuxième trimestre.

De leur côté, les économistes de Citigroup jugent que sur les trois premiers mois de l’année, la croissance chinoise n’a pas été de 7 %, mais plutôt de 6 %. Plus sévères, les analystes de Lombard Street Research, un institut de prévision britannique, assurent qu’elle n’a pas dépassé 3,8 %. Et selon leurs calculs, le PIB n’a pas crû de 7,3 % en 2014, comme l’affirment les statistiques officielles, mais de 4,4 %…

Pour parvenir à ces chiffres, les économistes passent au crible une batterie d’indicateurs permettant d’estimer le taux de croissance réel. Exemple : les importations. Selon le gouvernement chinois, elles ont plongé de 6,7 % sur un an en juin, 18,1 % en mai et 16,2 % en avril. Or, si le PIB avait augmenté de 7 % au deuxième trimestre, elles auraient dû progresser d’au moins 13,5 % sur la période, selon les calculs de M. Artus.

Même constat si l’on se penche sur la production d’électricité ou le fret maritime et ferroviaire, qui constituent de bons indicateurs du niveau réel de production. « Là encore, ils laissent penser que la croissance du deuxième trimestre s’est établie autour de 2 % », indique M. Artus.

Des erreurs de bonne foi

Toute la question est de savoir dans quelle mesure les autorités centrales maîtrisent, ou non, le trucage des statistiques. « Tous les échelons administratifs gonflent les chiffres de l’échelon inférieur pour se faire bien voir ou cacher une bourde », explique M. Montenay. Une pratique toutefois moins répandue qu’il y a quelques années.

Mais l’attitude de l’autorité statistique chinoise agace aussi les experts : elle ne dévoile pas sa méthodologie. « Tout cela est affreusement opaque », résume Carsten Holz, professeur à l’université des sciences et technologies de Hong Kong, dans une étude sur le sujet. De fait, certains économistes jugent qu’elle commet aussi des erreurs de calcul de bonne foi, notamment sur l’inflation.

Une chose est sûre : le ralentissement de l’empire du Milieu a de quoi inquiéter. « Les autorités paniquent : elles ne savent plus comment relancer l’activité », explique M. Artus, redoutant un durcissement politique du régime. Les remèdes jusque-là utilisés, assouplissement monétaire et grands travaux d’infrastructure, ne suffisent plus. La hausse des salaires n’a pas alimenté la consommation autant qu’espéré : elle a surtout gonflé l’épargne et les prix de l’immobilier. Dans le même temps, elle a dégradé la compétitivité des entreprises chinoises. Ces derniers mois, nombre d’unités de production se sont délocalisées vers le Vietnam, où le travail est moins cher…

Questions sur la deuxième économie du monde

En moins d’un mois, plus de 3000 milliards de dollars de capitalisation boursière chinoise avaient été effacés. Cette fin juillet s’annonce tout aussi mouvementée. Après avoir tardé à prendre la mesure du vent de panique de juin, Pékin avait puisé dans le vaste arsenal de mesures à la disposition d’un régime autoritaire pour soutenir les cours et rassurer les investisseurs. Mais la volatilité boursière est toujours là, reflet d’une inquiétude persistante. Au minimum, elle témoigne de craintes profondes sur l’évolution de la croissance de la deuxième économie du monde.

Dans sa livraison de juin, le magazine Problèmes économiques, publié par La documentation française, résumait à gros traits les limites du modèle de croissance chinois : baisse durable de la demande extérieure (européenne, notamment) ; hausse du coût du travail (vieillissement de la population et épuisement du surplus de main-d’oeuvre rurale) ; accroissement des inégalités ; renforcement de la contrainte environnementale (sauf à risquer une catastrophe) ; surcapacités de production dues à une politique d’investissements forcés (particulièrement dans les bâtiments et travaux publics) aux rendements sans cesse décroissants.

Convenant volontiers de ces pathologies, le premier ministre, Li Keqiang, mène une série de réformes courageuses à double détente : plus de place au marché ; plus de place à la consommation intérieure. Mais ça grippe, ça passe mal, ça ne convainc pas, comme si le contexte politique ajoutait aux doutes sur l’évolution de l’économie. Il est marqué par la reprise en main du Parti à laquelle se livre le président Xi Jinping, sous couvert de lutte contre la corruption, mais qui se traduit tout autant, sinon plus, par une répression politique accrue et l’étouffement de la moindre contestation dans la société civile.

Peut-on réformer l’économie dans un environnement aussi politiquement contraint ? Jusqu’ici, le PCC a toujours su se jouer avec succès de ce type de contradictions. Avec lui, la dialectique pouvait effectivement casser des briques et déplacer des montagnes. Est-ce toujours vrai ?

Les Bourses continuent de décliner au lendemain de leur plongeon

Les marchés boursiers chinois ont continué de reculer mardi, au lendemain d’un plongeon spectaculaire qui a affecté les places mondiales et malgré les nouvelles mesures d’urgence annoncées par les autorités gouvernementales. Ces derniers jours, l’inquiétude des investisseurs a été renforcée par la publication d’une série de mauvais indicateurs concernant la deuxième économie mondiale avec notamment la contraction de la production manufacturière en juillet, au plus bas depuis 15 mois, selon une étude préliminaire. Mardi, au terme d’une journée en montagnes russes, qui l’a vu chuter de plus de 5 %, l’indice composite shanghaïen a finalement cédé 1,7 %. La Bourse de Shenzhen, deuxième place de Chine continentale, a aussi limité la casse : l’indice composite a perdu 2,2 %, ou 48,39 points, à 2111,70 points, dans un volume d’affaires de 618,8 milliards de yuans (90,1 milliards d’euros). « L’intervention gouvernementale n’a pas suffi pour enrayer la glissade du marché, elle n’a fait que la retarder », a commenté Castor Pang, chercheur chez Core-Pacific Yamaichi à Hong Kong, cité par Bloomberg News. Pékin semble donc atteindre les limites de son action pour stabiliser ses marchés où, contrairement à d’autres pays, on compte parmi les investisseurs une écrasante majorité de particuliers, au comportement jugé imprévisible.


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