La leçon d’humilité

Mark Carney dirigeait la Banque du Canada avant de prendre la direction de la Banque d’Angleterre.
Photo: Associated Press Dan Kitwood Mark Carney dirigeait la Banque du Canada avant de prendre la direction de la Banque d’Angleterre.

Arrivé à Londres, cet été, avec ses airs de rock star et ses nouvelles politiques monétaires à la mode, l’ancien gouverneur de la Banque du Canada, Mark Carney, se voit déjà forcé, par les événements, de changer radicalement de cap.

 

Le gouverneur de la Banque d’Angleterre a dû enterrer, mercredi, la nouvelle pratique qu’il venait à peine d’instituer dans la vénérable institution, pour la remplacer par une autre qui tiendra, espère-t-on, plus longtemps.

 

Pris avec une économie morose et un taux directeur déjà presque à son plancher absolu, à 0,5 %, Mark Carney avait annoncé, au mois d’août, à sa première réunion de politique monétaire dans son nouvel emploi, que la banque centrale n’allait pas envisager le relèvement du loyer de l’argent avant que le taux de chômage au pays ne soit redescendu à 7 %.

 

Basée sur les nouvelles pratiques en vogue valorisant la transparence et cherchant à se servir de la crédibilité acquise auprès des marchés par les banques centrales au fil des ans, cette « communication d’indications prospectives » (forward guidance en anglais) n’avait pas manqué de produire son effet dans la City de Londres, habituée, jusque-là, à essayer de décrypter les communiqués laconiques de l’institution surnommée « la Vieille Dame ».

 

Mark Carney avait été l’un des premiers à expérimenter cette nouvelle pratique alors qu’il était encore à la tête de la Banque du Canada. Plongée en pleine Grande Récession, la banque centrale canadienne venait alors de baisser son taux directeur à sa limite inférieure extrême (0,25 %) et avait annoncé qu’elle l’y laisserait là au moins un an. La Réserve fédérale américaine a aussi commencé à promettre de ne pas changer ses taux avant un certain temps, avant de passer à une autre approche, dont s’est inspirée la Banque d’Angleterre, et où on lie le début d’éventuelles hausses à l’atteinte de certaines cibles en matière de chômage (6,5 %) et d’inflation (2,5 %).


Oups !

 

Au moment où la Banque d’Angleterre s’est mise à la communication d’indications prospectives à son tour, l’économie britannique ne donnait aucun signe de reprise. Le taux de chômage était aux alentours de 7,8 % depuis des mois et ne devait pas pouvoir s’approcher de la cible fixée par Mark Carney avant 2016. Or ce chiffre devait immédiatement se mettre à dégringoler par la suite, au point de n’être plus que de 7,1 % le mois dernier, au plus grand désarroi de la Vieille Dame, dont les porte-parole ont commencé à multiplier les signaux indiquant qu’elle restait, malgré tout, loin d’être prête à commencer à relever ses taux d’intérêt.

 

Mark Carney a profité, mercredi, du dévoilement d’un rapport trimestriel sur la politique monétaire et l’économie de la Banque d’Angleterre pour rectifier le tir. Il a estimé que sa nouvelle politique était loin d’avoir été un échec, au contraire. Il a toutefois admis, du même souffle, que la reprise économique au Royaume-Uni était loin d’être suffisamment enracinée pour déjà envisager le début d’un resserrement de la politique monétaire. Aussi, a-t-il annoncé, cette décision ne se basera plus seulement sur un niveau de chômage prédéterminé, mais plutôt sur un ensemble d’indicateurs portant, entre autres, sur le potentiel de croissance économique inutilisé, la hausse des salaires et la distribution de la croissance sur tout le territoire.

 

Cette nouvelle mouture d’indications prospectives de la Banque d’Angleterre est loin d’avoir convaincu les analystes, qui ont notamment observé que personne ne s’entend vraiment sur la façon de mesurer ce fameux potentiel de croissance inutilisé. Tout le monde en a quand même déduit que la première hausse des taux d’intérêt ne se fera probablement pas avant au moins un an et que le taux directeur ne devrait pas dépasser les 2 ou 3 % avant quelques années.

 

Jeune, brillant et entouré de l’aura du banquier central venu de l’un des pays dont le secteur financier a le mieux résisté à l’effondrement de Wall Street, Mark Carney faisait encore l’objet d’articles flatteurs dans la presse britannique le mois dernier, lors de son passage (remarqué) au Forum économique mondial à Davos. La nomination de ce Canadien à la tête de la Banque d’Angleterre n’avait toutefois pas manqué de soulever quelques critiques.


Déjà vu

 

Cette histoire de nouvelle politique monétaire n’est pas le seul sujet épineux auquel le Canadien a dû se frotter depuis son arrivée à Londres. On a aussi fait grand cas de son discours à Édimbourg, il y a un mois, où il a mis en garde le mouvement souverainiste écossais contre les difficultés de leur projet de conserver la livre britannique en cas d’indépendance de l’Écosse. Citant comme exemple la récente crise dans la zone euro, il leur a dit que l’histoire a démontré qu’une union monétaire ne pouvait être viable que si l’on avait la même banque centrale et qu’on mettait en commun au moins certaines politiques budgétaires.

 

Cette prise de position, que Mark Carney a qualifiée de « technique » et non pas de « politique », arrive alors qu’un référendum sur le droit d’autodétermination de l’Écosse doit se tenir en septembre et qu’une large part des Écossais disent vouloir, quoi qu’il en soit, conserver la livre britannique. Selon les médias britanniques, les principaux partis politiques à la Chambre des communes à Londres déclareront jeudi leur opposition à l’idée d’une union monétaire avec une éventuelle Écosse indépendante.


Avec la BBC, le Financial Times et The Guardian