Collier de misère, la mondialisation à la chaîne

Mallika Shakya, professeure à la South Asian University, à New Delhi, trouve révoltant l’argument néolibéral « réducteur » qui veut faire croire que le travail en usine, même à salaire médiocre, constitue malgré tout un instrument de progrès et d’ascension sociale pour un grand nombre de gens dans les pays pauvres. Ci-dessus, des travailleuses s’affairent dans une usine de Dacca.
Photo: Agence France-Presse (photo) Munir Uz Zaman Mallika Shakya, professeure à la South Asian University, à New Delhi, trouve révoltant l’argument néolibéral « réducteur » qui veut faire croire que le travail en usine, même à salaire médiocre, constitue malgré tout un instrument de progrès et d’ascension sociale pour un grand nombre de gens dans les pays pauvres. Ci-dessus, des travailleuses s’affairent dans une usine de Dacca.

Quand le Rana Plaza s’effondre le 24 avril dernier à Savar, en banlieue de Dacca, les travailleurs des ateliers voisins de confection se précipitent pour aider les victimes - et pour faire exploser, une fois de plus, leur légitime colère… Mots de l’historien et journaliste de gauche Vijay Prashad (auteur de Poorer Nations : A Possible History of the Global South) qui écrit dans son blogue : « Ils éprouvaient à parts égales de la compassion pour leurs camarades et de la rage contre un système sans visage qui broie leur vie. » Ne pouvant s’organiser légalement, ils manifestent depuis par dizaines de milliers dans les rues, avec, bien entendu, une répression policière à la clé.

C’est le pire accident du genre à se produire au Bangladesh. Mais il est loin d’être le premier dans l’industrie du textile bangladais, employeur à des salaires de misère de 3,5 millions de travailleurs (dont la majorité sont des femmes) et « poumon » de l’économie d’exportation du pays. Accident ? Quel « accident » ? twittait cette semaine la militante altermondialiste Naomi Klein (No Logo). C’était déjà arrivé à Savar en 2005 : une usine s’était écroulée, faisant 73 morts. L’automne dernier, une défectuosité électrique a mis le feu à un atelier à Tazreen, autre banlieue de la capitale. Plus de 100 morts. Entre 2009 et 2012, plus de 700 travailleurs ont perdu la vie au travail, selon le Bangladesh Institute of Labour Studies.

 

Milliers de grévistes


Est-il abusif d’utiliser les mots « guerre civile » pour donner une idée de ce qui se passe au Bangladesh depuis 10 ans ? L’été 2006 donna lieu à un coup de gueule ouvrier comme son industrie du textile n’en avait jamais connu : des dizaines de milliers de petites gens ont fait la grève dans 4000 ateliers pour protester contre les bas salaires et les conditions de travail. Les grèves ont viré à l’émeute. 2009, 2010, 2011, 2012… Pas une année qui n’ait vu éclater des mouvements de débrayage spontanés majeurs - mais très peu relayés par la presse occidentale, comme le bilan des morts n’en valait pas la peine…


Si le syndicalisme et l’activisme de gauche ont des racines dans l’histoire du pays, la vague de privatisations lancée en 1975 vient les défaire, lentement mais sûrement. C’est l’époque de la mise en place, à partir de 1974, de l’Arrangement multifibres (AMF), imposant des quotas sur les exportations de vêtements des pays pauvres vers les pays riches. Au début des années 1970, l’industrie du textile était virtuellement inexistante au Bangladesh, l’un des pays les plus démunis de la planète. Mais, favorisée par l’Union européenne et les États-Unis, au détriment de la Chine pour d’évidentes raisons stratégiques, l’industrie bangladaise de la sous-traitance grossit de façon exponentielle.


« Cela explique en partie, mentionne la sociologue Mallika Shakya dans le journal indien The Hindu, pourquoi l’infrastructure immobilière est en si piteux état. Dépassée par les événements, l’agence responsable distribuait les permis de construction sans faire de contrôles. » De toute façon, on ne lui en donnera jamais les moyens. La scandaleuse collusion du politique et du milieu des affaires - incarnée cette fois-ci par Sohel Rana, le propriétaire de l’immeuble et membre du parti au pouvoir, arrêté sur « soupçons » d’avoir enfreint le code de la construction - a fait le reste.


Sont créées à partir des années 1980 des zones franches, comme à Savar. Les syndicats sont interdits dans ces Export Processing Zones (EPZ). On s’attendait à ce que l’abolition du système de quotas, en 2004, fasse particulièrement souffrir les exportations bangladaises. Ce ne fut pas le cas pour la raison qu’à 22 ¢ l’heure, charges sociales comprises, les coûts de main-d’oeuvre y sont demeurés les plus bas au monde - du tiers au quart de ce qu’ils étaient en Chine. Pour Walmart et compagnie, c’est l’aubaine !


La crise économique qui commence en 2007 fait mal, elle. Le quart des emplois dans le textile disparaissent. La même année, une crise entre les deux principaux partis politiques du pays débouche sur l’imposition de l’état d’urgence. Les activités syndicales sont suspendues. Considérée comme une percée, une loi votée en 2004, autorisant les travailleurs des huit EPZ du pays à former des associations, part en fumée.


En juin 2012, lorsque de nouvelles grèves sont déclenchées à Ashulia et à Narayanganj, forçant la fermeture de 300 usines, l’Association des fabricants de prêt-à-porter du Bangladesh fait savoir par la bouche de son président que les ouvriers « conspirent » et qu’il n’est pas « logique » d’augmenter les salaires. L’association de patrons a eu cette fois-ci des propos semblablement insensibles, déplorant moins les décès que l’interruption de production.


Après les émeutes de l’année dernière, l’Awami League de la première ministre Sheikh Hasina Wajed a créé une cellule de crise et une force de police industrielle - non pas pour veiller à l’application des lois du travail, souligne l’historien Pradash, mais plutôt pour espionner les organisations de travailleurs. C’est ce même parti qui, pendant la campagne électorale qui l’a massivement porté au pouvoir en 2008, promettait mer et monde aux travailleuses du vêtement, rappelait cette semaine le quotidien bangladais New Age, à l’occasion du 1er Mai : relever les salaires, améliorer la sécurité au travail et la sécurité d’emploi, mettre fin au climat d’impunité dont jouissent les propriétaires d’usines, faire respecter le droit des femmes à des congés de maternité… « À huit mois de la fin de son mandat, écrit New Age, le gouvernement va déclencher des élections sans avoir respecté ses promesses. »

 

Climat de production « agréable »


À lire pourtant le site Web surréaliste de la BEPZA, l’agence qui gouverne les huit zones franches et dont le rôle affiché en matière de relations de travail est d’« assurer un climat de production agréable », tout baigne. À la croire, les employés touchent des allocations de maternité et de soins de santé et leurs heures supplémentaires sont payées. Le site, qui annonce du reste l’ouverture imminente d’une 9e EPZ, indique sans état d’âme que le salaire mensuel moyen d’un travailleur non qualifié oscille entre 39 et 49 $US, ce qui est à peine supérieur au seuil de pauvreté (1,25 $ par jour) établi par la Banque mondiale…


Dans un pays où la violence sociale et politique est courante, le mouvement syndical bangladais persiste et signe, s’il faut en croire le Bangladesh Centre for Workers Solidarity (BCWS), une organisation d’ailleurs soutenue par les grands syndicats américains. Des associations ouvrières, affirme le BCWS, ont été reformées dans la majorité des 5000 ateliers des EPZ. Contre vents et marées. En avril 2012, l’un des principaux leaders du centre de solidarité, Aminul Islam, a été kidnappé puis torturé. Son cadavre a été retrouvé quelques jours plus tard.

 

Le système


L’« accident » du Rana Plaza a relancé au Nord les sempiternels appels au boycottage des marques. Cela pourrait être utile mais, même si ces appels étaient vraiment entendus, cela ne suffirait pas, juge M. Prashad. « Ce qu’il faut, c’est appuyer fermement les travailleurs qui tentent de s’organiser au point de production. » Il en a contre la complaisance des opinions publiques occidentales à l’égard de leurs gouvernements pour la façon dont ils « chouchoutent » les multinationales. Ce qu’il faut donc surtout, pour que des Rana Plaza cessent de s’effondrer, « c’est une opposition nette, non pas à tel ou tel détaillant, mais au système qui crée des économies à salaires microscopiques dans le Sud pour alimenter une économie de consommation à crédit au Nord. »


Mallika Shakya, professeure à la South Asian University, à New Delhi, trouve révoltant l’argument néolibéral « réducteur » qui veut faire croire que le travail en usine, même à salaire médiocre, constitue malgré tout un instrument de progrès et d’ascension sociale pour un grand nombre de gens dans les pays pauvres. Cette conception des choses, dénonce-t-elle, « se trouve à réduire les travailleurs à une masse anonyme que l’on peut commodément faire passer en troupeau à travers une liste d’indicateurs ». Beaucoup de consommateurs occidentaux qui se disent « éthiques », estime-t-elle, tombent dans le panneau de cette droite déshumanisante.


Aussi, dit-elle, « le fait de faire d’un producteur unique ou d’une poignée de ses acheteurs les coupables de cette tragédie sans précédent, sans tenir compte des dynamiques et des intérêts plus grands qui sont en jeu, c’est comme donner la fessée à un raciste tout en fermant les yeux sur le régime d’apartheid ».

***
 

Les coûts pour un t-shirt de coton vendu sur le marché américain en 2005

 

Tissu : 3 $

Main-d’œuvre : 2 $

Frais pour quotas (2005) : 1,80 $

Sous-total pour le t-shirt assemblé : 6,80 $

Douane : 1,34 $

Transport et camionnage : 44 ¢

Sous-total pour le produit expédié en sol américain : 8,58 $

Augmentation de prix pour l’importateur : 3,68 $

Sous-total pour le prix de gros : 12,26 $

Augmentation de prix au détail : 18,39 $

Prix de détail : 30,65 $

Source : « The Global Textile and Garments Value Chain », infoDev.org (programme de la Banque Mondiale), 2008.

1 commentaire
  • France Marcotte - Abonnée 4 mai 2013 07 h 37

    La guerre est dans les mots

    «Est-il abusif d’utiliser les mots « guerre civile » pour donner une idée de ce qui se passe au Bangladesh depuis 10 ans», demandez-vous.

    Ce faisant, vous ouvrez une brèche dans la réflexion.

    Il peut bien se passer actuellement n'importe quoi sur Terre, esclavage, viols, génocides, camps de travail, sévices, cruauté.
    Pire qu'avant peut-être même, pire que jamais dans l'histoire humaine, qui sait.

    L'astuce est d'enrober ces réalités de faux mots qui les masquent, les rendent anodines, les neutralisent.
    Une guerre civile devient une crise économique passagère, l'esclavage devient de la précarité du travail...

    Ainsi, des mots forment une grosse bulle virtuelle au-dessus de la réalité pour s'y substituer.