Tim Geithner, au coeur de la tempête

Wall Street, le centre névralgique de l’économie américaine
Photo: Agence France-Presse (photo) Wall Street, le centre névralgique de l’économie américaine

Le président de la Réserve fédérale de New York est en première ligne dans le paysage bancaire américain. Dès février 2007, il exprimait ses craintes sur les risques encourus par les établissements financiers

Une théorie explique la crise financière de 1929 par la mort, l'année précédente, du président de la Réserve fédérale (Fed) de New York. La disparition de Benjamin Strong, qui connaissait de fond en comble le système financier américain et pensait que le premier devoir de la banque centrale était d'éviter toute panique, aurait laissé la direction des opérations au pouvoir politique de Washington. C'est ainsi que la Fed aurait commis faute sur faute.

Timothy Geithner, 47 ans, se porte bien. Tout au plus les nuits blanches accumulées au moment du sauvetage de la banque Bear Stearns, en mars, lui ont-elles donné finalement les traits de son âge, alors qu'il paraissait jusque-là fixé dans la trentaine. Et sa politique, menée de concert avec le président du conseil des gouverneurs, Ben Bernanke, et le secrétaire au Trésor, Henry Paulson, a consisté, jusqu'à maintenant, à venir en aide aux banques en difficulté, afin de prévenir une crise de confiance qui paralyserait l'économie.

Pourtant, vendredi 12 septembre, au début de la soirée, devant les dirigeants des banques les plus importantes de New York, réunis à Manhattan, MM. Paulson et Geithner ont exclu que le gouvernement emploie l'argent des contribuables pour porter secours aux établissements en difficulté. Le plus gravement atteint était Lehman Brothers, dont chacun remarquait l'absence à cette réunion. Le patron de la Fed de New York, qui avait conçu le montage ayant permis le désendettement de Bear Stearns par la banque centrale et son rachat par JP Morgan Chase, au printemps, a expliqué qu'il n'en irait pas de même cette fois. C'était à la profession de trouver une solution pour venir en aide à Lehman et calmer les marchés.

Les autorités monétaires et les banquiers ont joué à se faire peur. Les «familles» de Wall Street pensaient que le gouvernement ne pouvait pas laisser couler Lehman Brothers, l'une des plus grosses et des plus anciennes banques d'affaires du pays. MM. Paulson et Geithner voulaient croire que les financiers n'oseraient pas abandonner un établissement dont la chute aurait des conséquences sur leur propre situation. Tous deux avaient prévenu de longue date qu'ils ne laisseraient pas s'installer un «risque moral», susceptible de naître de la confiance des opérateurs dans l'aide que la puissance publique serait obligée de leur fournir, pour des raisons économiques et politiques, et qui les inciteraient à aller trop loin dans la recherche du profit.

Président de l'un des douze établissements locaux qui forment, sous la direction du conseil des gouverneurs, le système américain de gestion de la monnaie et du crédit, M. Geithner est le personnage le plus puissant de ce système, après M. Bernanke, en raison du poids de la Bourse et des établissements financiers de Wall Street. «Il a une place de tout premier plan dans le paysage bancaire, parce que c'est la Fed de New York qui fait les opérations de politique monétaire, explique l'économiste Jacques Mistral, ancien conseiller financier à l'ambassade de France à Washington, mais il a aussi une place personnelle parce qu'il a été précocement dubitatif sur ce que réservait l'avenir de l'industrie financière américaine.»

Dès février 2007, M. Geithner exprimait ses craintes au sujet du marché des produits dérivés, évalué alors à 26 000 milliards $US, soit trois fois la taille de l'économie américaine. «Le fait que les banques soient plus fortes et le risque plus largement réparti devrait rendre le système plus stable. Toutefois, nous ne pouvons pas le savoir avec certitude. Nous l'expérimenterons la prochaine fois que le système menacera de s'effondrer», prévenait-il dans le New York Times.

Depuis son arrivée à la tête de la Réserve fédérale de New York, il était préoccupé par l'immense continent inconnu des engagements pris par les banques sur toutes sortes de mécanismes de financement et de refinancement essentiellement opaques. «L'expérimentation» qu'il annonçait allait se déclencher, à l'été 2007, avec la crise née de l'une de ces gammes de produits, les fameux subprimes, qui alimentaient une surchauffe artificielle du marché immobilier.

Les présidents des réserves fédérales des douze villes où elles sont implantées sont désignés par consensus entre les banquiers locaux et les représentants du conseil des gouverneurs. Dans le cas de M. Geithner, nommé en 2003, les deux hommes-clés ont été Alan Greenspan, alors tout puissant patron de la Fed à Washington, et Gerald Corrigan, ancien président de l'organisme de New York. Tous deux font toujours partie des conseillers qui l'entourent dans sa tâche d'encadrement d'un système financier dangereux, dont il doit contrôler le fonctionnement sans avoir de tutelle juridique sur les opérateurs. Ses moyens d'action relèvent donc de la politique et du rapport de force.

«C'est l'étoile de la finance américaine», dit Felix Rohatyn, l'un des grands banquiers de New York, ambassadeur des États-Unis en France sous la présidence de Bill Clinton. À ses yeux, M. Geithner brille à la fois «par ses connaissances techniques» et «par sa conscience des implications économiques et sociales de son rôle». S'il a servi, au cours de sa carrière, des administrations républicaines et démocrates, le patron de la Fed new-yorkaise est quand même plus proche des démocrates. Son nom est cité comme un possible secrétaire au Trésor si Barack Obama est élu président des États-Unis le 4 novembre. «Mais il pourrait aussi devenir président de la Federal Reserve», estime M. Rohatyn.

Fils d'un haut fonctionnaire et cadre supérieur d'une fondation d'aide au développement, Tim Geithner a commencé à travailler, en 1985, au cabinet de consultants d'Henry Kissinger, ancien secrétaire d'État républicain. Il a rejoint ensuite l'administration du Trésor, où il a été remarqué par Lawrence Summers, futur ministre de M. Clinton et alors sous-secrétaire pour les affaires internationales. M. Summers et l'autre ministre des Finances des années Clinton, Robert Rubin, ont été les parrains de ce technocrate extrêmement savant, calme et discret.

Il est très inhabituel que le «banquier central» de New York ne soit pas un homme issu lui-même de la profession bancaire. Le profil de M. Geithner est celui d'un haut fonctionnaire de la direction du Trésor, à la française. Avec certains de ses homologues européens, il a formé un réseau qui lui fournit des idées pour sa réflexion et des appuis pour son action. Il est là aussi pour rappeler à Wall Street qu'elle n'est pas une île.