Mettre «Le Nez» dehors

Une scène de la pièce Le nez lors de la première au parc Sir-Wilfrid-Laurier, le 27 juin dernier
Ville de Montréal Une scène de la pièce Le nez lors de la première au parc Sir-Wilfrid-Laurier, le 27 juin dernier

D’un côté, il y a ce barbier qui, s’apprêtant à mettre la dent sur une miche tout juste sortie du four, y découvre un nez. Sa femme, l’acariâtre boulangère, lui ordonne de se débarrasser de cette chose tout en le sommant de cesser de mettre le « nez dans ses affaires ». De l’autre, il y a Monsieur Pierre, professeur de littérature, qui a perdu cet organe essentiel, tout juste après avoir rencontré l’amour de sa vie. La suite est une course folle pendant laquelle le professeur fait des pieds et des mains pour retrouver son nez.

Philippe Robert, en habile conteur, rejoue à sa façon la nouvelle de Nicolas Gogol, adaptant librement et avec finesse ce récit paru en 1836. Dans une suite de jeux de mots et d’expressions entourant l’organe olfactif, le texte nous transporte dans un univers déjanté, une ville peuplée de personnages énergiques, tous plus intenses et loufoques les uns que les autres. Les cinq comédiens se partagent différents rôles, celui de Monsieur Pierre brille grâce à Ismaïl Zourhlal, qui se dévoile avec naturel et aisance, Doriane Lens-Pitt, en barbier soumis, revêt sans sourciller celui d’une infirmière coincée dans un système qui la dépasse. Caroline Tosti enfile le rôle d’Anna et d’une fausse journaliste, Charlie Monty, douce amoureuse, passionnée de littérature peut aussi devenir un « médecin de sans famille ». Enfin, et non le moindre, Pierre-Luc Giroux campe avec force huit rôles, dont celui de la boulangère, Anastasia, de l’Italien, maître des masques, et du Nez, Monsieur Hic. Cet imposant nez, coiffé d’un chapeau melon et muni d’une canne — moment fort du spectacle —, a su faire réagir les petits rassemblés au parc des Faubourgs, tout près du pont Jacques-Cartier.

Au-delà de l’absurde

Le texte de Robert est une suite de dialogues riches de sens qui, sous des dehors légers et absurdes, facilement accessibles au premier degré, sait trouver une résonance chez le public adulte. Au-delà des nombreux jeux de mots, l’auteur et metteur en scène inscrit la pièce dans l’actualité en exposant habilement quelques travers de notre société. L’expérience de Monsieur Pierre tentant de trouver un médecin pour régler son problème est criante de vérité lorsqu’il se heurte à la lourdeur du système. Patient orphelin, il ne peut trouver de médecin de famille, mais il trouvera facilement un « médecin de sans famille », beaucoup moins populaire. Il fallait y penser.

Dans un décor toujours aussi minimaliste, faisant apparaître des décors avec quelques boîtes que l’on déplace, réutilise dans différentes fonctions, la mise en scène ingénieuse épouse la folie contenue dans le texte. Musique, chant et même quelques pas de claquettes rythment les tableaux portés par des personnages exubérants, vêtus de costumes bigarrés qui attirent l’attention. Philippe Robert offre en prime différents clins d’oeil, notamment à Réjean Ducharme et son Nez qui voque, à Cyrano de Bergerac et sa légendaire tirade autour du nez et de sa laideur. Dans une approche quelque peu clownesque, l’auteur et metteur en scène parvient ainsi à offrir une proposition à la fois éclatée — agréable pour l’oeil et l’oreille — et profonde.

Le nez

★★★ 1/2

Adaptation et mise en scène : Philippe Robert. Interprétation : Pierre-Luc Giroux, Doriane Lens-Pitt, Charlie Monty, Caroline Tosti et Ismaïl Zourhlal. Musique et conception sonore : Ludovic Bonnier. Une présentation du Théâtre La Roulotte, dans les parcs de Montréal jusqu’au 19 août. Gratuit.

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