«Sainte-Marie-la-Mauderne»: un beau grand bateau

Emmanuel Reichenbach et le metteur en scène Frédéric Blanchette. Avec la richesse de ses personnages «assez typés», ses quiproquos, le film comportait déjà une théâtralité, estime le duo.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Emmanuel Reichenbach et le metteur en scène Frédéric Blanchette. Avec la richesse de ses personnages «assez typés», ses quiproquos, le film comportait déjà une théâtralité, estime le duo.

Le passage d’oeuvres cinématographiques à la scène est un phénomène populaire depuis quelques années, au Québec comme ailleurs. « C’est une vogue à Broadway, à Londres : All About Eve, Network… Il y a eu beaucoup de films cultes transformés en spectacles », confirme Emmanuel Reichenbach, qui signe l’adaptation du film La grande séduction, intitulée Sainte-Marie-la-Mauderne, pour le Théâtre Gilles-Vigneault, à Saint-Jérôme.

La réussite de tels projets — dont son Intouchables en 2015 — a apporté une légitimité à ce processus artistique, croit-il. « Finalement, c’est le même art, l’art dramatique, qu’il soit sur un écran ou sur scène. Alors j’ai l’impression que c’est naturel : ce sont des oeuvres qui ont marqué, des histoires fortes. C’est normal de vouloir se les re-raconter, ça s’est toujours fait. On raconte les mêmes histoires depuis 2000 ans. Molière ou Shakespeare écrivaient des récits tirés de mythes antérieurs. Je pense donc que c’est intrinsèque [au théâtre]. »

Réalisé en 2003, La grande séduction, de Ken Scott, a fait un tabac ici — en plus d’avoir été adapté dans 35 pays, selon Reichenbach. Rappelons son irrésistible récit : les habitants d’une île de la Basse-Côte-Nord, très isolée en mer, concoctent une ingénieuse opération pour retenir chez eux un médecin montréalais. Une condition sine qua non pour attirer l’implantation d’une usine, qui permettrait aux insulaires de retrouver boulot et fierté. « Il y a là plein de cordes sensibles : des gens qui décident de rester en région, qui sont attachés à leur coin de pays, explique le metteur en scène Frédéric Blanchette. Et la quête d’un médecin, c’est encore plus actuel aujourd’hui que ça pouvait l’être à l’époque. » Sauf que le problème de pénurie s’est généralisé à la province…

« Le bon théâtre, pour moi, c’est celui qui décrit les derniers moments d’un monde, d’une façon de vivre, d’un règne : Tchekhov, les Grecs, Shakespeare… ajoute-t-il. Et dans La grande séduction, il y a de ça : ils sont au chômage, ils vivotent, puis il y a ce projet d’usine. On voit ces derniers instants avant qu’autre chose ne naisse. »

Il y a là plein de cordes sensibles : des gens qui décident de rester en région, qui sont attachés à leur coin de pays. Et la quête d’un médecin, c’est encore plus actuel aujourd’hui que ça pouvait l’être à l’époque.

Avec la richesse de ses personnages « assez typés », ses quiproquos, le film comportait déjà une théâtralité, estime le duo. Sans compter les amusants stratagèmes imaginés par les villageois. De voir comment ils mènent gentiment le docteur en bateau et si celui-ci y croit est au coeur du récit. Le genre de procédé dramatique qu’aimait bien un Molière. « Il faut le dire : c’est une grande écriture que celle de Ken Scott, lance son adaptateur. Je l’ai beaucoup analysée et plus j’allais creux, plus je voyais que c’est vraiment bien fait, intelligent. Il y a là des éléments, des ressorts de la grande comédie classique. Une profondeur, une vérité, une quête. Et je pense que c’est David Mamet qui disait que toutes les pièces sont à propos d’un mensonge. Un personnage ne veut pas voir une réalité, il se ment à lui-même ou à quelqu’un d’autre, peu importe : un mensonge va devoir éclater à la fin. Et ici, le personnage principal vit une transformation à 180 degrés. C’est le propre d’une bonne écriture. »

Adapter

 

Après Intouchables, Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? et Le Schpountz, tous au théâtre du Rideau vert (Le Devoir rencontre justement les deux créateurs dans la salle de répétition de l’établissement, là où ils répètent), Emmanuel Reichenbach crée ici sa quatrième transposition d’un film.

« C’est toujours aussi difficile, étrangement. On a déjà une histoire, des personnages, ce ne devrait pas être si compliqué. Mais c’est comme désapprendre. Il faut rétropédaler et juste extraire les éléments dramatiques, les sortir de l’écran et les organiser sur scène. On doit lire le scénario au moins 10 fois sans se poser de questions, comme un pianiste ferait ses gammes, jusqu’à ce qu’il les connaisse pour pouvoir improviser. Une fois que tu possèdes assez le scénario, tu peux commencer à te demander comment le jazzer. »

Replonger dans cette oeuvre adorée, qu’il connaissait par coeur tellement il l’avait vue, « c’était retomber en amour » avec elle. A-t-il fait beaucoup de changements au récit ? « Quand une histoire est forte, elle a un coeur émotionnel puissant », répond Reichenbach.

Ici, c’est la quête de Germain, le maire, qui, poussé par sa femme qui menace de quitter le village de leurs ancêtres, devient le maître d’oeuvre de l’opération de séduction. « Réussir à avoir un médecin va changer leur vie. Et elle est tellement forte, cette quête — c’est un thème fondamental, profond —, qu’il n’y a pas tant de place pour transformer. Mais on réinterprète. Les personnages se racontent différemment. »

S’opère un équilibre entre le respect de l’oeuvre originelle et la nécessité de lui « désobéir » parfois, pour ne pas en être prisonnier. « On dirait que ça se fait naturellement. Une fois que j’ai fait mes gammes [le texte] est à moi. Je garde les meilleures lignes, mais je rajoute les miennes aussi. Ce qui fait que dans une scène, on a tous les bons gags de Ken Scott, moi j’en ai trouvé 2-3 pas pires et ils en ont ajouté en répétition. Finalement, ça fait des scènes fortes en tabarnouche ! »

Distribution

 

Pour mettre en scène Sainte-Marie-la-Mauderne, Frédéric Blanchette, lui, s’est abstenu de revoir le film. « Je voulais vraiment partir de ce qu’Emmanuel allait en faire. » Et il a rapidement envisagé ce microcosme dans un lieu qui décolle du réalisme. « Pour moi, c’était important que cette île devienne, au théâtre, un peu moins documentaire sur le plan géographique, mais davantage une métaphore du Québec actuel. » D’où une distribution composant un portrait plus diversifié qu’au cinéma. À commencer par Fayolle Jean Jr, comédien que Blanchette avait dirigé dans la pièce Dans le champ amoureux — « j’adore sa présence » —, qui incarne le médecin fan de cricket.

C’est en l’entendant dire en entrevue qu’il aimerait jouer davantage au théâtre que le directeur du Théâtre Gilles-Vigneault, David Laferrière, a pensé à Michel Rivard pour le rôle de Germain. Disons que le chanteur évoque un tempérament différent de celui de l’interprète originel du personnage, Raymond Bouchard… « C’est ce qui me plaisait, d’aller ailleurs, affirme le metteur en scène. En fait, Germain, ce n’est pas un bonhomme qui en impose physiquement, c’est un habile manipulateur, très charmeur. Et ça, Michel l’a tout à fait. »

Pour camper le bourru Yvon, ils ont réussi à séduire Normand Brathwaite, absent, lui, du jeu scénique depuis des décennies. Tenté mais « très nerveux », il aurait pris des semaines, voire des mois, pour y réfléchir. « Il est venu luncher un midi et il a dit : “Faut que je le fasse, c’est trop le fun” », rapporte Emmanuel Reichenbach. Son collègue et lui ne tarissent pas d’éloges sur son charisme, son plaisir en répétition. Et parce que ces deux interprètes font de la musique, on nous promet, « petit scoop », une scène de party où ils vont jammer

Du cinéma à la scène

On ne compte plus les longs métrages transposés sur les planches : outre les susnommés, mentionnons Le déclin de l’empire américain, Vol au-dessus d’un nid de coucou, Les choristes, et à Québec (productions annulées à Montréal en raison de la COVID), Salle de nouvelles (Network) et Les Plouffe. Et ce n’est pas fini : en 2023, le Théâtre Jean-Duceppe présentera Gaz Bar Blues et La Licorne, Deux femmes en or. Cet été, deux pièces qui ont été popularisées grâce au septième art prendront l’affiche sur scène : André Robitaille met en scène Le dîner de cons, populaire comédie de Francis Weber, à la Maison des arts Desjardins de Drummondville. Et Alain Zouvi monte Huit femmes, le thriller de Robert Thomas, dans une adaptation de Michel Tremblay, au théâtre de Rougemont.

Sainte-Marie-la-Mauderne

D’après le scénario de La grande séduction de Ken Scott. Adaptation : Emmanuel Reichenbach. Miseen scène : Frédéric Blanchette. Avec Michel Rivard, Fayolle Jean Jr, Normand Brathwaite, Isabelle Miquelon.Du 23 juin au 13 août, au théâtreGilles-Vigneault



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