François Archambault et l’avenir de la planète

Le dramaturge François Archambault est de retour avec une pièce à propos de l’urgence climatique.
Photo: ​Valérian Mazataud  Le Devoir Le dramaturge François Archambault est de retour avec une pièce à propos de l’urgence climatique.

« Je viens de la fiction », annonce d’emblée François Archambault afin d’expliquer les raisons qui l’ont incité à accoler à sa nouvelle pièce, Pétrole, l’étiquette de « fiction documentée » plutôt que celle de « théâtre documentaire ». « Comme spectateur, j’apprécie le théâtre documentaire, mais mon plaisir d’auteur réside dans le fait d’inventer une histoire, de créer des personnages, de me servir de mon imagination pour combler les zones d’ombre, qui sont souvent les plus intéressantes. »

Celui qui nous a donné La société des loisirs et Tu te souviendras de moi est de retour avec une pièce à propos de l’urgence climatique, qui réunit chez Duceppe onze comédiennes et comédiens sous la direction d’Édith Patenaude. L’écriture a été déclenchée par un dossier percutant de Nathaniel Rich paru dans le New York Times Magazine en 2018 : « Losing Earth: The Decade We Almost Stopped Climate Change ». « On apprend dans ce dossier comment le problème du réchauffement planétaire aurait pu se régler il y a 40 ans, explique Archambault. J’ai tout de suite su que je voulais faire du théâtre à partir du fait que des scientifiques américains avaient lancé l’alerte dès la fin des années 1970. »

L’action se déroule donc aux États-Unis entre 1979 et 1981, au moment où Jarvis Larsen (Simon Lacroix), jeune idéaliste, est recruté par une compagnie pétrolière pour donner son avis sur la pollution qu’engendre la combustion de pétrole, mais aussi en 2018, alors que Larsen, maintenant désillusionné, est accusé d’avoir provoqué un feu de forêt en Californie. « J’ai brièvement pensé à situer la pièce dans le futur, mais ça devenait vite désespérant, explique l’auteur. J’ai préféré prendre un pas de recul et aller à la rencontre de ce groupe de scientifiques d’il y a 40 ans, ces hommes et ces femmes motivés, agissants, qui prédisent la catastrophe actuelle, mais ne la vivent pas encore. »

Négociations tendues

 

Pourquoi n’avons-nous pas agi à ce moment-là ? Est-ce qu’un crime contre l’humanité a alors été commis par les multinationales et les gouvernements ? Voilà le genre de questions que pose la pièce, tout en fournissant quelques éléments de réponse. « Ce qui m’intéressait particulièrement, explique Archambault, c’est de suivre le parcours d’un scientifique qui se fait engager par une pétrolière en pensant qu’il va pouvoir changer les choses de l’intérieur. Peu à peu, on se rend compte que Larsen se fait prendre dans l’engrenage, que son point de vue s’altère, que ses convictions se tordent. » On assiste alors à des négociations pour le moins tendues entre les scientifiques militants, les lobbyistes pétroliers et les représentants de la Maison-Blanche.

Pas question pour François Archambault d’approcher de vastes questions sans les rattacher à la vie personnelle de ses protagonistes, à leur intimité. On abordera donc aussi l’amour, la sexualité, la maternité, la fidélité, l’amitié, l’argent… : « C’était important pour moi de créer cette petite histoire dans la grande histoire. La situation environnementale, j’avais envie de la donner à voir et à comprendre à travers un couple, de présenter grâce à eux les deux chemins qu’il est possible de prendre pour incarner le changement. Je tenais en quelque sorte à ce que les idées et les émotions soient indissociables. » Si la pièce évite si habilement le cynisme, c’est parce qu’elle mise sur les contradictions humaines, qu’elle fait valoir la faiblesse et le courage des individus, tout en donnant naissance à un suspense savamment mâtiné d’humour.

Qu’on pense à Un ennemi du peuple au TNM, à La blessure à l’Espace libre, ou encore à une bonne partie de la programmation du prochain FTA, la question environnementale est omniprésente à l’heure actuelle sur nos scènes. Dans Pétrole, les paradoxes des personnages ressemblent fortement aux nôtres. « Le dilemme de Jarvis, par exemple, c’est une métaphore de ce que nous vivons, explique l’auteur. Nous voulons changer les choses, prendre soin de la planète, celle de nos enfants et de nos petits-enfants, mais sans jamais renoncer à notre train de vie. Comme plusieurs des personnages de la pièce, on a des convictions, de vives préoccupations, mais ça ne nous empêche pas de faire sans cesse des compromis. »

Sentiment d’impuissance

Soyons clairs, François Archambault n’est pas là pour donner de leçons à qui que ce soit, pas là non plus pour fournir des solutions toutes faites. « Je n’ai pas la prétention d’avoir la clé, explique-t-il. La pièce me permet simplement d’exposer la situation, d’aborder le sujet, de le ramener sur la place publique. Pour réfléchir, j’ai recours à des dialogues, à des personnages envers lesquels je ressens de l’empathie. Quand j’écris sur la maladie d’Alzheimer, c’est la même chose, je n’ai pas de remède, je me contente de décrire ce que ça peut créer comme onde de choc dans une famille, dans une société. Le principal sujet de Pétrole, c’est probablement ça : l’immense sentiment d’impuissance que la situation suscite chez l’être humain. »

Le 26 mars dernier, le collègue Alexandre Shields écrivait : « Avec les engagements pris par les différents États à l’heure actuelle, les émissions mondiales de GES devraient augmenter de 14 % au cours de la décennie, alors qu’il faudrait leur imposer un recul de 45 % pour espérer préserver un climat planétaire viable. » « Avec la pandémie, puis la guerre en Ukraine, la question de l’environnement a été reléguée au second plan, explique Archambault. Alors que ça devrait être le sujet qui passe devant tous les autres. » En effet, comme le dit un scientifique dans la pièce : « Si y a pus d’humains sur la terre, y en a pus de marché. Y a pus d’économie, y a pus de guerre, y a pus rien ! »

Au rythme où progresse le réchauffement, 2035 serait le point de non-retour, le moment où il serait devenu impossible d’inverser la vapeur. Malgré la gravité de la situation, François Archambault trouve de l’espoir en observant ses enfants : « Les jeunes sont très lucides par rapport à tout ça. Je le réalise en discutant avec ma fille et mon garçon. L’état de la planète est constamment présent dans leurs esprits, ça teinte leur vision du monde et de l’avenir. Leur révolte est légitime, nécessaire même, mais en tant que père, je ne peux m’empêcher de souhaiter qu’ils se rassemblent autour du bien commun sans se laisser pour autant dévorer par le combat. »


 

Pétrole

Texte : François Archambault. Mise en scène : Édith Patenaude. Au théâtre Jean-Duceppe du 13 avril au 14 mai.

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