Gabrielle Côté et Laurence Régnier dans l’intimité des jeunes

Déambulatoire théâtral, «Le sexe des pigeons» peut compter sur une plateforme numérique exclusive au public invité. Les metteuses en scène Gabrielle Côté (à l’écran) et Laurence Régnier (à droite) ont imaginé cette expérience novatrice qui se décline dans le réel comme dans le virtuel. De chaque côté de l’écran, l’intimité est ainsi démultipliée.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Déambulatoire théâtral, «Le sexe des pigeons» peut compter sur une plateforme numérique exclusive au public invité. Les metteuses en scène Gabrielle Côté (à l’écran) et Laurence Régnier (à droite) ont imaginé cette expérience novatrice qui se décline dans le réel comme dans le virtuel. De chaque côté de l’écran, l’intimité est ainsi démultipliée.

Un jour d’été, il y a plus ou moins cinq ans, Gabrielle Côté et Laurence Régnier, inséparables depuis qu’elles se sont croisées à l’École nationale de théâtre, refaisaient le monde en buvant un verre de vin blanc au soleil. « On discutait à propos de notre premier contact avec le théâtre », explique Côté. De fil en aiguille, les deux créatrices réalisent tout ce qui se cristallise à l’adolescence, généralement au cours d’une sortie scolaire, devant un spectacle qu’on n’a pas choisi. « Présenter du théâtre à des élèves de quatrième secondaire, ce n’est pas banal, précise Régnier. Si c’est désuet ou ennuyant, ça peut facilement être un immense turn off. »

Déterminées à offrir au public adolescent une expérience qui lui donne la piqûre du théâtre à coup sûr, les fondatrices du Théâtre du Fol Espoir ont imaginé Le sexe des pigeons, une déambulation théâtrale et numérique, c’est-à-dire qui se décline à la fois dans le réel et sur un téléphone. « Plutôt que d’imposer aux ados des conventions et des restrictions, on a voulu leur accorder des libertés, explique Régnier. Plutôt que de les détourner de leur cellulaire, on a décidé de s’en servir pour entrer en contact avec les jeunes. Plutôt que de les asseoir dans un siège, on leur demande de se lever, de visiter les différents espaces et d’adopter le point de vue de leur choix. »

« Il s’agit d’une expérience qui est à la fois individuelle et collective, précise Côté. Comme dans Sleep No More, le spectacle immersif présenté à New York depuis 2011, personne n’a la même vision de l’histoire. Puisque tout se passe en simultané, on manque forcément des bouts, ce qui fait écho aux réseaux sociaux, où tout est fragmenté, morcelé, où la vérité est toujours multiple. Notre objectif avoué, c’est que le spectacle déclenche des discussions, qu’il oblige en quelque sorte les ados à en jaser ensemble pour se partager des informations, pour combler les interstices. »

Réel et virtuel

 

Avec l’aide de Marc-Antoine Jacques, David Mongeau-Petitpas et Nicolas Roy, du studio numérique Folklore, les créatrices ont imaginé le Réseau Social, une plateforme interactive que Lorie Gilbert et Tamara Manny-D’Astous ont remplie de photos, de vidéos, de statuts, de conversations, d’émojis et de mèmes. Pour suivre l’histoire des quatre protagonistes — des rôles tenus par Sabri Attalah (Khaled), Alice Dorval (Léo), Guillaume Gauthier (Derek) et Evelyne Laferrière (Billy) —, le public devra non seulement se déplacer d’un lieu à l’autre, mais également rester attentif à ce qui se déroule sur le Réseau Social.

« Le dispositif donne accès à ce qui se passe dans l’intimité des personnages, autrement dit à leurs monologues intérieurs, mais aussi à leur image publique, explique Régnier. Il y a souvent un gouffre entre ce qu’on vit et ce qu’on partage sur les réseaux sociaux. Durant les résidences de création, plusieurs jeunes ont collaboré avec nous. On voulait savoir ce que ça faisait d’avoir 15 ans en 2022. Surtout ne pas, du haut de notre trentaine, imaginer maladroitement ce que c’était. On souhaitait adopter leur manière de voir le monde, de le comprendre et de le critiquer, être au plus près de leur rythme, de leurs mots et de leurs images. »

Innombrables oiseaux

 

Une fois la forme trouvée, le dispositif élaboré et la technologie calibrée, les dialogues, signés Frédéric Blanchette, Véronique Côté et Marianne Dansereau, semblent avoir suivi tout naturellement. « La seule contrainte qu’on leur a donnée, précise Régnier, c’est que nos trois jeunes ne devaient pas être en classe ce jour-là, de manière à ce qu’ils puissent se retrouver sur le Réseau Social. Ils nous sont arrivés avec une crise inusitée, une colonie de pigeons particulièrement riche en symboles. »

En effet, la métaphore des pigeons — qui se seraient reproduits de manièreincontrôlable dans les combles de l’École ! — permet d’aborder une foule de sujets parmi lesquels le racisme et l’environnement, l’intimidation et l’isolement, la prolifération du mensonge et la soif de vérité, le délabrement des immeubles et le désistement des adultes, la chirurgie plastique et l’identité de genre. À vrai dire, ces jeunes cherchent courageusement une réponse à la question : comment vivre ?

« Ils sont lucides, résume Côté. Ils se sentent abandonnés par les institutions, par les adultes, par les médias, par les grandes entreprises, par les autorités… mais en même temps, ils sont fortement inspirés par celles et ceux qui ont marché pour le climat en septembre 2019. Aux prises avec l’avenir qu’on leur laisse, ces jeunes sont déchirés entre l’espoir et la déception. »

Face à tout ce qu’on leur a caché, à tous les « pigeons » qu’on leur a dissimulés et qui leur tombe aujourd’hui sur la tête, il arrive aux protagonistes de ressentir du découragement. Mais rassurez-vous, nos quatre jeunes n’opteront pas pour la résignation. Un épilogue fort émouvant nous donne des nouvelles des adultes qu’ils vont devenir, des personnes fort inspirantes à qui on confierait le gouvernail sans hésiter.

Le sexe des pigeons

Texte : Frédéric Blanchette, Véronique Côté et Marianne Dansereau. Mise en scène : Gabrielle Côté et Laurence Régnier. Une production du Théâtre du Fol Espoir. À la salle Fred-Barry du théâtre Denise-Pelletier, du 5 au 22 avril.

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