Deux ans de casse-tête et d’incertitude pour les travailleurs de l’ombre

Caroline Rodgers
Collaboration spéciale
À quelque chose malheur est bon, la pandémie a forcé le milieu culturel à moderniser ses méthodes de travail et ses outils. Chez Duceppe, deux pièces de théâtre (dont Manuel de la vie sauvage, en photo) ont été captées et sont toujours présentées en ligne.
Photo: Danny Taillon À quelque chose malheur est bon, la pandémie a forcé le milieu culturel à moderniser ses méthodes de travail et ses outils. Chez Duceppe, deux pièces de théâtre (dont Manuel de la vie sauvage, en photo) ont été captées et sont toujours présentées en ligne.

Ce texte fait partie du cahier spécial Théâtre

Le public ne se rend pas toujours compte du nombre de personnes invisibles nécessaires à la préparation d’un spectacle. Techniciens, gestionnaires, concepteurs de décors et de costumes, guichetiers, metteurs en scène, assistants : ils sont pourtant tous indispensables.

Préparer des représentations sans savoir si elles auront lieu, vendre des billets et tout annuler à la dernière minute : ce fut leur quotidien depuis 2020. Alors que les changements constants devenaient la norme pandémique, ils ont dû s’adapter aux multiples fermetures, annulations, réouvertures, reports et passeports. Alors que ceux dont le statut était déjà précaire, comme les techniciens, se sont retrouvés sans emploi, la plupart des employés de bureau ont dû mettre les bouchées doubles.

« Il a fallu travailler très fort, car il fallait constamment rappeler nos acheteurs de billets à cause des changements imprévus dans les mesures sanitaires, qui ont nécessité énormément de gestion. Il y a des gens qu’on a remboursés jusqu’à huit fois. Le plus difficile pour la motivation, c’est qu’on travaillait sans jamais voir le résultat », lance Danièle Drolet, directrice générale du Théâtre La Licorne et présidente de l’Association des diffuseurs spécialisés en théâtre (ADST).

Même son de cloche chez Duceppe, où il a fallu trois tentatives avant que la pièce King Dave puisse enfin être présentée. La tournée de King Dave, organisée partout au Québec, a visité cinq villes au lieu des trente prévues.

 

« C’est certain que dans les institutions comme la nôtre, la plupart des travailleurs ont conservé leur emploi, et comparé aux artistes ou aux travailleurs de la santé, c’était un privilège, dit Amélie Duceppe, directrice générale. Mais on a travaillé en quadruple. À un certain moment, une perte de sens s’installe. On se demande à quoi tout cela va servir, puisqu’on court encore le risque d’annuler. »

Il y a des gens qu’on a remboursés jusqu’à huit fois. Le plus difficile pour la motivation, c’est qu’on travaillait sans jamais voir le résultat. 

 

Au cœur de la tempête, les maisons de théâtre ont aussi fait preuve d’imagination pour procurer le plus de travail possible à leurs artistes et à leurs artisans, en créant des projets possibles dans les limites des mesures sanitaires, comme des ateliers et des laboratoires de création.

Se réinventer

 

Au-delà du casse-tête logistique, une conséquence positive de la pandémie est que le milieu culturel a dû moderniser ses méthodes de travail et ses outils, notamment en adoptant le télétravail et des plateformes collaboratives, comme dans bien des secteurs.

Devant l’impossibilité temporaire d’accueillir le public et de faire travailler les artistes, l’invitation aux artistes à « se réinventer » de la ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, au début de la pandémie, en a choqué plus d’un. Les artistes, par la nature de leur travail, se réinventent déjà constamment. Et pour ce qui est d’adapter les arts vivants au monde virtuel, on constate que le public n’est pas nécessairement au rendez-vous.

Chez Duceppe, deux pièces ont été captées et sont toujours présentées en ligne. Un projet financé par le ministère de la Culture a permis de développer la diffusion payante sur les sites Internet respectifs des membres des théâtres associés, dont Duceppe fait partie.

 

« Nous avons appris de cette expérience, mais nous avons aussi compris que réaliser des captations coûte très cher, et que ce n’est pas notre savoir-faire. L’utilisation de caméras sans utiliser le langage cinématographique qui va avec, c’est contre-productif. Un acteur ne joue pas pour la salle de la même façon qu’il joue pour la caméra, et cela ne rend pas justice au travail théâtral. C’est pour ça que nous sommes allés chercher des réalisateurs de renom, tels que Stéphane Lapointe et Anne Émond. »

À moyen et à long terme, ce modèle risque toutefois de ne pas être viable, car l’appétit pour les arts vivants en ligne n’est pas si grand, constate Amélie Duceppe.

Pour un retour à l’art vivant

S’il ne faut pas crier victoire trop vite, tout le monde espère que la pandémie sera bientôt chose du passé. Les travailleurs du milieu théâtral n’ont pas le temps de dresser de vastes bilans de ce pénible intermède, ils sont trop motivés à revenir devant le public et à préparer la prochaine saison.

« Nous avons tellement de travail à faire pour ce qui s’en vient qu’on ne pense plus tant que cela à la pandémie, dit Danièle Drolet. Ce qui a miné le moral de tout le monde durant la pandémie, c’est de ne pas avoir de public. Nous sommes heureux de le retrouver. C’est cela qui donne un sens à notre travail. »

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