«Mademoiselle Julie», désir et désordre

Les personnages apparaissent à la fois comme des bourreaux et des victimes, jouant un rôle plus actif dans la sombre tournure de leur destin. 
Photo: François Laplante Delagrave Les personnages apparaissent à la fois comme des bourreaux et des victimes, jouant un rôle plus actif dans la sombre tournure de leur destin. 

Les plus grandes comédiennes du monde ont tenu le rôle complexe de la jeune aristocrate imaginée par August Strindberg en 1889. Au Québec, Louise Marleau, Sylvie Drapeau et Anne-Marie Cadieux figurent parmi celles qui ont traduit à la scène les tourments de la tragique héroïne. Ces jours-ci, au théâtre du Rideau vert, sous la direction de Serge Denoncourt, c’est au tour de Magalie Lépine-Blondeau d’être Mademoiselle Julie.

On peut disserter longuement sur la véritable nature de ce qui unit Julie (Lépine-Blondeau) et Jean (David Boutin). Elle est l’aristocrate, la fille d’un comte, le maître de la maison, déjà blessée par l’amour. Il est le majordome, le domestique, fiancé à Kristin (Kim Despatis), la cuisinière, mais toujours prêt à partir. En cette nuit blanche de la Saint-Jean, fête du renouveau estival, Julie et Jean tenteront de venir à bout de ce qui les sépare en cédant au désir, autrement dit en semant un terrible désordre.

Sur les scènes comme au grand écran (voir le film réalisé par Liv Ullmann avec Jessica Chastain et Colin Farrell en 2014), l’intérêt pour Mademoiselle Julie ne semble pas près de faiblir. À cette « tragédie naturaliste » irriguée par le mépris mutuel des valets et des maîtres, huis clos implacable où dansent la vie et la mort, où tourbillonnent l’attirance et la domination, il est en effet difficile de résister. Or, on ne peut tout simplement pas monter la pièce à notre époque sans souligner les profonds relents de misogynie qu’elle continue de dégager.

Serge Denoncourt n’a pas fait l’économie de cette réflexion. Cela se constate dans l’interprétation, les personnages apparaissant à la fois comme des bourreaux et des victimes, c’est-à-dire jouant un rôle plus actif dans la sombre tournure de leur destin. En optant pour une finale qui offre une certaine ouverture, le metteur en scène fait un geste significatif, mais ne donne pas pour autant naissance à un spectacle qui jetterait un regard perçant et contemporain sur les inégalités de genre et de classe.

De la scénographie de Guillaume Lord jusqu’aux costumes de Ginette Noiseux, en passant par les éclairages de Julie Basse, la représentation est marquée par une grande sophistication, un classicisme certes somptueux, mais également contraignant. Des choix similaires, mais plus dérangeants encore, ont été réalisés en ce qui concerne la langue. Pourquoi ce ton soutenu et cet accent pointu ? Cela induit un niveau de jeu parfois superficiel, puis carrément caricatural, qui amoindrit l’impact du texte et empêche de suivre l’héroïne dans sa descente aux enfers.

 

Mademoiselle Julie

Texte : August Strindberg. Adaptation et mise en scène : Serge Denoncourt. Au théâtre du Rideau vert jusqu’au 16 avril.

À voir en vidéo