«Un ennemi du peuple», une suite de coups de théâtre

À vrai dire, la mise en scène d’Édith Patenaude est une suite de coups de théâtre.
Photo: Yves Renaud À vrai dire, la mise en scène d’Édith Patenaude est une suite de coups de théâtre.

Sauf erreur, la dernière fois qu’un théâtre montréalais a produit Un ennemi du peuple remonte à 1990, lorsque François Barbeau mit en scène la pièce du Norvégien Henrik Ibsen chez Duceppe. L’attente aura certainement valu la peine puisque, ces jours-ci, au théâtre du Nouveau Monde, l’œuvre est prise à bras-le-corps et de manière éclairante par l’autrice-traductrice Sarah Berthiaume et la metteuse en scène Édith Patenaude.

Habilement conjuguée au présent, et tout naturellement dotée d’un personnage principal féminin, la pièce est campée dans un monde qui s’apparente grandement au nôtre. La partition a beau avoir 140 ans, les forces qu’elle met en présence sont celles qui continuent d’opérer dans les municipalités occidentales du XXIe siècle. Le quotidien des protagonistes est peut-être moins numérique, mais les défis qui se posent à leur démocratie se posent également à la nôtre, et les terribles dérives idéologiques qui les menacent nous menacent tout autant.

Pour l’autrice‑traductrice et la metteuse en scène, qui font toutes les deux leur entrée au TNM, il ne s’agissait donc pas de démontrer l’actualité (indéniable) de la pièce, mais plutôt d’adopter un point de vue, de procéder à une véritable lecture de l’œuvre, une compréhension qui s’incarne par des choix esthétiques aussi audacieux que cohérents. Ainsi, la langue, qui s’adresse au Québec d’aujourd’hui sans pour autant se détourner de la Norvège du XIXe siècle, répond parfaitement à la proposition scénique, un vaudeville réjouissant, aux dehors délicieusement kitsch, dont les terribles engrenages se dévoilent peu à peu.

À vrai dire, la mise en scène d’Édith Patenaude est une suite de coups de théâtre. D’abord parce qu’elle épouse les moindres rebondissements de l’action, mais surtout parce qu’elle met en avant la grande théâtralité de l’œuvre, qu’elle la donne à voir et à entendre, qu’elle l’exacerbe même. Des coulisses, qui sont visibles depuis la salle, jusqu’à l’abolition totale du quatrième mur, en passant par les désopilants changements de décor entre les actes et quelques surprises qu’on vous laisse le plaisir de découvrir, tout est déployé pour nous rappeler que nous sommes au théâtre.

L’ensemble de la distribution tire son épingle du jeu, mais trois membres brillent davantage. D’abord Ève Landry, qui incarne le rôle principal avec toute la fougue et la détermination qu’on lui connaît. Puis Steve Gagnon, irrésistible dans la peau d’Hovstad, un rédacteur en chef dont l’éthique professionnelle hautement malléable donne des frissons dans le dos. L’acteur, qu’on croirait monté sur un ressort, rend son personnage aussi crédible dans l’idéalisme que dans la corruption. Et finalement Dominique Pétin, désopilante dans le rôle d’Aslaksen, imprimeuse, présidente de la Chambre de commerce et membre zélée… du Club des modérés !

Si le monde est une scène, la scène est certainement une représentation impitoyable de notre vivre ensemble. Ici, la politique municipale est une comédie de plus en plus grotesque, puis un drame de moins en moins supportable, et finalement une tragédie pure où les derniers mots de Katrine Stockmann résonnent de manière très inquiétante : « Les loups ne peuvent plus rien contre moi. Non. Maintenant, je suis la femme la plus forte du monde. Parce que la femme la plus forte du monde, c’est celle qui est la plus seule. »

Un ennemi du peuple

Texte : Henrik Ibsen. Adaptation : Sarah Berthiaume. Mise en scène : Édith Patenaude. Une coproduction du Théâtre du Nouveau Monde et du Théâtre du Trident. Au TNM jusqu’au 9 avril, puis au Grand Théâtre de Québec du 19 avril au 14 mai.

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