«Les Hardings» fait son chemin jusqu’à Lac-Mégantic

L’autrice Alexia Bürger entourée des comédiens Patrice Dubois, Martin Héroux et Normand D’Amour
Photo: Adil Boukind Le Devoir L’autrice Alexia Bürger entourée des comédiens Patrice Dubois, Martin Héroux et Normand D’Amour

Pour la première fois depuis sa création, en 2018, la pièce de théâtre Les Hardings, signée Alexia Bürger, s’est jouée à Lac-Mégantic dimanche, au coeur du drame qu’elle raconte. Le Devoir a assisté à cette représentation, qui a fait vivre toute une gamme d’émotions tant aux comédiens qu’à ceux qui ont vécu la tragédie de l’intérieur, il y a presque neuf ans. Récit.

« On appréhendait d’être devant des gens qui ont vécu l’histoire qu’on raconte. On savait que c’était pour être assez émotif. J’ai travaillé fort pour retenir les choses en dedans, surtout quand je devais nommer une à une les victimes qu’ils ont connues, qu’ils ont perdues », raconte le comédien Normand D’Amour une fois la représentation terminée, soulagé d’avoir réussi à livrer son texte de A à Z.

Dans la pièce — qui met en scène trois homonymes, trois Thomas Harding bien réels aux histoires différentes et pourtant parallèles —, Normand D’Amour interprète le chef de train qui a subi un procès pour négligence criminelle dans la catastrophe de Lac-Mégantic et en est ressorti non coupable.

Incarner ce personnage à Lac-Mégantic a été un défi supplémentaire, reconnaît le comédien, qui avait les larmes aux yeux à la fin du spectacle, devant les applaudissements bien sentis du public. Dans la salle, entre les battements de mains énergiques, on entendait quelques « merci » lancés à la volée et plusieurs soupirs de soulagement.

Ces soupirs, ils ont accompagné toute la représentation. Il y a eu aussi des rires francs à chaque intervention caricaturale de l’assureur (Martin Héroux). Mais aussi des souffles coupés devant l’histoire tragique du chercheur néo-zélandais (Patrice Dubois) qui a perdu son adolescente dans un accident de scooter. Et, bien sûr, des silences et des sanglots réprimés lorsque les comédiens replongeaient l’assistance dans les détails de cet accident de train du 6 juillet 2013 qui a défiguré sa ville et tué 47 membres de sa communauté.

« On l’a déjà jouée une dizaine de fois depuis le début de la tournée, et ça n’a jamais autant réagi dans la salle. Quand Martin Héroux [l’assureur] intervient, les gens riaient vraiment plus qu’ailleurs. On sentait qu’ils étaient soulagés de son intervention, qu’ils en avaient besoin », relate Normand D’Amour.

Lors de la discussion postreprésentation avec les comédiens et l’autrice, plusieurs spectateurs ont effectivement reconnu s’être accrochés à ce personnage, aux répliques les plus drôles, pour garder la tête hors de l’eau. « Si ça avait été juste l’histoire du Tom Harding qu’on connaît tous, le chauffeur de train, ça aurait été trop pesant. Ça aurait été trop difficile », a confié au Devoir Martine Boulet-Pelletier, qui a perdu sa sœur Marie-France dans la tragédie. « On avait besoin de ces moments de break, de rire un peu, ajoute son conjoint, Serge Pelletier. L’assureur, pour moi, c’était le joker de la gang. »

Henri-Paul Dostie n’est pas de cet avis. « L’assureur, c’est un monstre. C’est épouvantable de penser comme ça, de calculer le coût d’une vie », lance le professeur à la retraite, qui a enseigné à plusieurs des victimes et qui se montre encore très affecté par la destruction de sa ville. « La pièce, elle, est géniale, poursuit-il. Les décors, les personnages, les textes… Tout. Mais moi, ça m’a remis dans ma colère. Ça me rappelle qu’il n’y aura jamais de justice. Ça, ça fait mal. »

De son côté, Isabelle Boulanger dit avoir été particulièrement touchée par l’énumération des 47 victimes. « Ça nous ramène à cette histoire qui est vraie, qui nous est arrivée, qui n’est pas juste une pièce de théâtre. Ça me rappelle que je n’ai pas juste perdu mon fils Frédéric, j’ai perdu 19 autres personnes que je connaissais, des collègues, des amis, des connaissances de longue date. L’impact sur notre communauté est énorme, et on en souffre encore », confie-t-elle les larmes aux yeux, la voix tremblotante.

Devoir de mémoire

 

Bien consciente des montagnes russes d’émotions qu’elle ferait vivre aux Méganticois avec sa pièce, l’autrice Alexia Bürger tenait à être présente à cette étape de la tournée afin d’expliquer sa démarche et d’écouter les principaux concernés.

« Cette représentation devant vous, a-t-elle souligné, c’est celle à laquelle on pense depuis le début. On se demandait sans cesse : “Est-ce qu’on a le droit de parler de ça sans l’avoir vécu ?” » Elle a expliqué voir néanmoins sa création comme un moyen de s’approprier collectivement, comme Québécois, cette tragédie, afin de mieux la comprendre et mieux en prévenir une nouvelle. « Cette pièce, elle existe pour que personne n’oublie ce qui est arrivé, ce qui vous est arrivé. »

Parmi les spectateurs, plusieurs l’ont remerciée d’avoir réalisé cette œuvre avec « finesse », « respect », « sensibilité » et « documentation ». Rappelons que dans sa démarche d’écriture, Alexia Bürger a suivi une partie du procès de Thomas Harding et était en contact étroit avec son avocat. Elle a aussi dialogué avec plusieurs citoyens de Lac-Mégantic et s’est beaucoup informée pour mieux comprendre le milieu ferroviaire et les lois qui le réglementent.

Pour Robert Bellefleur, porte-parole de la Coalition des citoyens et organismes engagés pour la sécurité ferroviaire, Les Hardings est une pièce « importante » attendue depuis longtemps à Lac-Mégantic. « Elle brasse des affaires, elle fait réfléchir, elle informe. »

Il fait toutefois remarquer que la salle n’était pas remplie, beaucoup de familles qui ont perdu un proche n’ayant pas fait le déplacement. « Beaucoup de gens refusent de lire quoi que ce soit sur la tragédie, dit-il. Ça a fait tellement mal. Ils ont besoin de passer à autre chose, besoin d’arrêter de souffrir. […] Pour certains, cette pièce, c’est retourner le couteau dans la plaie. »

« On est à la troisième cohorte de victimes, poursuit M. Bellefleur. Il y a eu les 47 morts, les personnes qui ont dû être expropriées pour la reconstruction du centre-ville, et celles qui vont l’être pour faire place à la voie de contournement », un dossier qui est loin d’être clos et qui divise la population.

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