Émilie Monnet rend hommage au feu de la résistance

Dans «Marguerite : le feu», Émilie Monnet et Angélike Willkie convoquent la mémoire de Marguerite Duplessis, la première Autochtone à avoir entamé un processus judiciaire en Nouvelle-France et la «première personne mise en esclavage à intenter un procès pour faire reconnaître sa liberté».
Photo: Adil Boukind Le Devoir Dans «Marguerite : le feu», Émilie Monnet et Angélike Willkie convoquent la mémoire de Marguerite Duplessis, la première Autochtone à avoir entamé un processus judiciaire en Nouvelle-France et la «première personne mise en esclavage à intenter un procès pour faire reconnaître sa liberté».

Lorsqu’elle a découvert son héroïne lors d’un tour guidé sur l’histoire autochtone à Montréal, il y a une douzaine d’années, Émilie Monnet a été sonnée. « Ça m’est rentré dedans, parce que je n’avais jamais entendu parler d’elle, raconte la créatrice de Marguerite : le feu. Je savais qu’il y avait eu de l’esclavage ici, mais pas aussi longtemps, pas de manière aussi significative. Et surtout pas que la plupart des personnes mises en esclavage alors étaient des Autochtones. Marguerite avait plus ou moins l’âge que j’avais à ce moment-là, ce qui m’a interpellée. Et elle a été catapultée dans un système qui n’était pas fait pour elle, dans une société complètement déconnectée des siens. »

Marguerite Duplessis a été la première Autochtone à avoir entamé un processus judiciaire en Nouvelle-France et la « première personne mise en esclavage à intenter un procès pour faire reconnaître sa liberté ». Pourtant, cette histoire marquante n’a pas été transmise, regrette l’artiste interdisciplinaire, en résidence à Espace Go. « Pour moi, elle est aussi importante que Jeanne Mance, ou d’autres figures historiques. C’est une pionnière. Si elle avait gagné son procès, elle aurait créé un précédent. Et peut-être que ça aurait eu un impact sur l’histoire de l’esclavage ici, qu’il aurait été aboli plus tôt. »

Ce litige, en 1740, a opposé deux versions. Marguerite y a fait valoir qu’elle était la fille naturelle d’un Sieur Duplessis et d’une femme autochtone libre, donc née libre. Deux témoins ont allégué au contraire reconnaître en elle une esclave depuis l’enfance. « Les historiens vont plutôt vers la version des témoins. Mais moi… Pourquoi elle ne pourrait pas dire la vérité ? Est-ce que les témoins auraient pu mentir, ou se tromper ? On ne le saura jamais. Mais il y a des signes qui portent à se poser des questions. Juste le fait qu’elle ait réussi à se faire des alliés, alors qu’à l’époque, les esclaves étaient des objets meubles. Ils ne pouvaient pas être sujets devant la loi. »

On ignore aussi comment s’achève son destin. Après avoir perdu son procès, Marguerite a été déportée sur la plantation de celui dont elle était captive. Émilie Monnet s’est rendue en Martinique afin de trouver, en vain, ses traces. Un voyage qui a modifié sa quête initiale. « Ce n’était plus tant de savoir exactement ce qui lui est arrivé, que de voir tout ce qu’elle nous a transmis : ce feu de la résistance que je vois se manifester chez les femmes, depuis tant de générations. Dans les luttes autochtones, ce sont souvent des femmes qui vont au front pour demander justice, pour s’indigner. Donc, c’est devenu plutôt un hommage à Marguerite et à son combat. »

Marguerite : le feu aborde également comment combler les lacunes de l’Histoire. La créatrice a travaillé avec des historiens. Mais ce récit comporte des trous. « Et je pense qu’en tant qu’artistes, c’est un peu notre privilège d’user de notre imagination pour offrir des interprétations. Alors je me suis donné la liberté de remplir ces trous. » Surtout sous la forme de questions posées dans le spectacle.

Pour l’autrice, il était important de ramener à la surface ce qui est une « histoire fondatrice de ce territoire ». L’esclavage est une « blessure collective, alors il y a une envie de s’asseoir ensemble et de voir quelles conversations peuvent en émerger ». Et la scène permet de toucher les gens sur le plan émotionnel. « On ne veut pas faire un spectacle moralisateur. »

Triples Marguerite

 

Ce vaste projet s’incarne dans une triade de médiums, qui offrent des « prismes différents » et permettent à la créatrice de donner une « compréhension en trois dimensions de qui était Marguerite et de ce que son histoire signifie aujourd’hui ». N’eût été la pandémie, Émilie Monnet aurait présenté une étape de sa création au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui (CDT’A) au printemps 2021. Elle a plutôt eu l’idée de composer un parcours sonore dans le Vieux-Montréal, Marguerite : la pierre. Une façon de « réactiver la mémoire » des lieux où Marguerite a vécu, rue Saint-Paul.

« C’est aussi une réflexion poétique sur les pierres qui, dans nos cultures autochtones, portent la mémoire des temps. » Il y aura aussi une série de « performances-conférences » au CDT’A, Émilie tient salon. Une série balado, Marguerite : la traversée, documente pour sa part la quête de la créatrice, à travers plusieurs interviews proposant une réflexion « plus large » sur le sujet.

Pour la version scénique, Émilie Monnet désirait tendre davantage vers un texte poétique, usant notamment de la transcription du procès en vieux français comme d’une matière musicale. L’autrice porte cette partition polyphonique avec Marie-Madeleine Sarr et Aïcha Bastien N’Diaye. « C’est comme un grand monologue, mais à trois voix. Je voulais créer une Marguerite chorale, qui se décline en plusieurs femmes, plusieurs visages. » Et avec des origines autochtones et afrodescendantes.

Surtout que Marguerite Duplessis était la voisine de Marie-Josèphe-Angélique, cette esclave noire connue parce qu’elle fut la « bouc émissaire »de l’incendie de Montréal, pour laquelle elle a été pendue en 1734. Émilie Monnet voit plusieurs parallèles entre ces deux femmes, qui se sont côtoyées. « C’est venu surtout du désir de faire des liens entre l’esclavage et la colonisation, entre les histoires de femmes noires et autochtones qu’on n’entend pas assez souvent, selon moi. Ces relations existaient dans l’Histoire. »

Le texte commence aussi par une évocation des violences que ces femmes subissent encore. « Il y en a beaucoup, des Marguerite aujourd’hui. Et j’avais envie de créer ce dialogue entre des Marguerite contemporaines, qu’il s’agisse d’une esclave domestique venue d’Afrique ou d’une femme mise sur des cargos entre Thunder Bay et Duluth — l’une des routes principales de l’esclavage sexuel, de la traite des femmes. »

Expérience immersive

 

Dans Marguerite : le feu, chaque élément contribue également au récit : le texte, le corps, le son, la lumière, la musique de Laura Ortman, la vidéo de Caroline Monnet. « C’est important que chaque élément devienne un protagoniste et pas seulement un background, note la cometteuse en scène Angélique Willkie, qui se joint à la conversation à mi-chemin. Mais leur rôle change durant le spectacle. Et pour moi, la pièce parle de beaucoup de choses, mais surtout d’une perte. Alors, il faut que ce vide résonne. Laisser cet espace disponible apporte une [charge] supplémentaire à l’image et au son. » Selon la dramaturge et artiste de la danse, Margueriteoffre « une histoire à comprendre, certes, mais surtout quelque chose à ressentir, à vivre. »

Émilie Monnet explique cette volonté de « créer des silences pleins » dans le spectacle et l’importance qu’y prennent les éléments autres que le texte par la nécessité d’exprimer ce qui, dans ces tragiques histoires, va « souvent au-delà des mots. On porte cette charge dans le corps et je pense que parfois, il n’y a plus de mots ».

Les créatrices désirent créer une expérience collective, immersive. Par une configuration scénique intime, Angélique Willkie vise à inclure les spectateurs dans ce récit. « On passe par l’accusation, le deuil, l’humour, la perte, l’Histoire. Et c’est une façon de dire : c’est notre histoire à tous. C’est là où on habite, donc ça nous affecte tous. » Une injustice qui continue d’avoir lieu. « Pour moi, c’est la raison de regarder l’histoire de Marguerite : de se rendre compte que ça se passe depuis des siècles. Et on y est encore. »

Marguerite : le feu

Texte : Émilie Monnet, mise en scène : Émilie Monnet et Angélique Willkie, dramaturgie : Marilou Craft, création des Productions Onishka, en coproduction avec Espace Go, du 15 mars au 2 avril, à Espace Go. Aussi au Diamant du 19 au 21 mai. 

Parcours sonore Marguerite : La pierre

​Création des Productions Onishka en coproduction avec le Centre du Théâtre d’Aujourd’hui et en coprésentation avec la Fondation PHI, du 7 mai au 6 juin. Le balado Marguerite : la traversée est disponible sur diverses plateformes.



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