«Au sommet de la montagne»: le dernier sermon

La comédienne Sharon James incarne avec beaucoup de gouaille la mystérieuse femme de chambre, tandis que l’interprétation de Didier Lucien, dans la peau de l’une des personnes noires les plus inspirantes de tous les temps, est honnête, dosée, nuancée même, mais malheureusement pas transcendante.
Dany Taillon La comédienne Sharon James incarne avec beaucoup de gouaille la mystérieuse femme de chambre, tandis que l’interprétation de Didier Lucien, dans la peau de l’une des personnes noires les plus inspirantes de tous les temps, est honnête, dosée, nuancée même, mais malheureusement pas transcendante.

Le 3 avril 1968, en soutien à un syndicat d’ouvriers noirs en grève, Martin Luther King prononce un discours prophétique intitulé I’ve Been to the Mountaintop (Je suis allé jusqu’au sommet de la montagne) : « Je n’irai peut-être pas là-bas avec vous, mais je veux que vous sachiez ce soir que nous, comme peuple, atteindrons la terre promise. » Le lendemain, le leader du mouvement américain des droits civiques, lauréat d’un prix Nobel de la paix, est assassiné sur le balcon du Lorraine Motel.

Avec The Mountaintop, face-à-face entre le pasteur et une mystérieuse femme de chambre qui se prénomme Camae, la dramaturge américaine Katori Hall imagine la dernière nuit sur terre de Martin Luther King. Créée à Londres en 2009, la pièce prend l’affiche à Broadway en 2011 avec Samuel L. Jackson et Angela Bassett. Ici traduite, il faut le dire dans une langue peu probable, par la Québécoise d’origine congolaise Edith Kabuya, la pièce est dirigée par Catherine Vidal, qui signe sa première mise en scène chez Duceppe.

Réalisme magique

 

C’est certainement le caractère onirique de ce huis clos qui a incité la metteuse en scène, spécialiste du réalisme magique, à s’y frotter. En effet, le vif échange entre les deux personnages prend, après un début franchement concret, une tournure où interviennent de plus en plus l’étrangeté, l’irrationalité et le mystère. Qui est donc cette femme incarnée avec beaucoup de gouaille par Sharon James ? À qui rend-elle des comptes ? Au FBI ? À la CIA ? Aux Black Panthers ? Que vient-elle vraiment faire dans la chambre du pasteur qui a un rêve ?

Devant ce dialogue entre le terrestre et l’éternel, une joute oratoire dont la prémisse rappelle celle du Visiteur d’Éric-Emmanuel Schmitt, on croit d’abord à un jeu de séduction, un flirt auquel les deux personnages s’adonnent allégrement, mais on comprend vite que la visiteuse est là pour guider le pasteur, l’inciter à faire un bilan du chemin parcouru, à apprivoiser l’idée de sa propre mort, mais aussi à envisager la suite des choses, la poursuite du combat par celles et ceux à qui il est temps de passer le relais.

Didier Lucien n’a jamais eu peur de prendre des risques, n’a jamais hésité à explorer l’ombre et la lumière, ne s’est jamais dérobé lorsqu’il s’agissait de mettre autant de conviction à traduire le mal comme la bonté. Après avoir personnifié la tyrannie en se glissant dans la peau de François Duvalier (Ai-je du sang de dictateur ?, Espace libre, 2017), il incarne en ce moment l’une des personnes noires les plus inspirantes de tous les temps. Son interprétation est honnête, dosée, nuancée même, mais malheureusement pas transcendante.

De manière générale, le spectacle, qui aborde pourtant un grand sujet, un grand destin, peine à susciter de grandes émotions. Après une heure, la représentation, d’une durée totale de 100 minutes, accuse une baisse de régime. Le débat entre les protagonistes semble piétiner, la relation cesser de progresser. Bien que la scénographie de Geneviève Lizotte cherche à reproduire l’exiguïté de la chambre de motel, quelque chose dans l’espace, dans la distance entre le plateau et la salle continue de desservir le huis clos. Le tableau final, qu’on a certainement imaginé comme un pont tendu entre 1968 et 2022, entre Memphis et Montréal, n’est à vrai dire qu’un maladroit déploiement de projections vidéo, de lumière et de fumée.

Au sommet de la montagne

Texte : Katori Hall. Traduction : Edith Kabuya. Mise en scène : Catherine Vidal. Au théâtre Jean-Duceppe de la Place des Arts, jusqu’au 26 mars.

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