Un cartoon jamais fini

Dans «L’histoire à finir de Jimmy Jones et de son camion céleste», Francis Monty et son acolyte Alexandre Leroux explorent différents archétypes de l’Amérique et se servent des objets pour varier la signification de certains symboles.
Photo: Julien Cadena Le Devoir Dans «L’histoire à finir de Jimmy Jones et de son camion céleste», Francis Monty et son acolyte Alexandre Leroux explorent différents archétypes de l’Amérique et se servent des objets pour varier la signification de certains symboles.

Créée en 2016 dans une forme brève et modulable par le Théâtre de la Pire Espèce, L’histoire à finir de Jimmy Jones et de son camion céleste reprend la route dans une version longue, qui a permis à Francis Monty, auteur, acteur et codirecteur artistique du théâtre, de pousser la réflexion autour d’une figure masculine issue d’une époque pas si lointaine, dont il reste encore des traces aujourd’hui.

Campé quelque part dans une Amérique du siècle dernier, un fils cherche ses repères au milieu de modèles masculins figés dans le temps. Sans orienter l’histoire sur ce personnage — sorte d’ado, jeune adulte en transformation —, Monty explore, questionne l’univers de cette masculinité rigide. « La différence entre le père et le fils, c’est que le fils a conscience d’un certain mal-être dont il veut se débarrasser, et le père, pas du tout […]. La trame de fond, c’est que c’est un peu asphyxiant d’être un homme… Les hommes entre eux ont créé un espace où c’est dur de respirer. Même entre eux, pas juste envers les femmes », raconte Monty, de l’autre côté de l’écran.

Bien que les temps aient un peu changé depuis les années 1950, que l’ouverture à la différence ait fait du chemin, le modèle masculin américain qui prévalait à l’époque reste encore bien implanté aujourd’hui. « C’est pour ça que j’en parle. Je pense qu’on est en train d’en sortir, mais dans les faits, il y a encore de ces vieilles idées. Tu regardes le sport professionnel, et ça ne bouge pas vite, ça change là, mais à pas de tortue. Je ne connais pas tant que ça le monde des finances, mais je ne serais pas surpris que ce soit pas mal semblable. Faque cette idée-là, d’une certaine masculinité, existe encore aujourd’hui, et c’est ça qui m’intéressait. »

Si Monty tente de circonscrire ce modèle, de le nommer, le voir, il éprouve aussi un besoin de s’en distancer, et d’en rire. Il opte ainsi pour une approche caricaturale, près de la bande dessinée, flirtant avec le cinéma, assurant toujours un côté ludique à l’ensemble. « C’est un spectacle qui fonctionne un peu par vignettes, comme les cases de bédé. C’est la particularité de cette écriture. Ça nous permet d’aborder différents sujets à chaque fois, et c’est à force d’accumuler des informations qu’on crée une espèce de fresque, un portrait d’une certaine époque. Là-dessus, on est peut-être plus proche d’un certain travail qui s’est fait au cinéma plus qu’au théâtre. Je pense à Radio Days, de Woody Allen, par exemple. On ne suit pas l’évolution d’un personnage […], ici, le père ne va pas évoluer tant que ça, et c’est le problème du fils. » Et c’est d’ailleurs ce qui en fait un spectacle qui « ne finira pas, d’une certaine façon » explique Monty. « C’est-à-dire que là, on en a une version, mais on pourrait très bien un jour décider de changer telle vignette pour une autre vignette. Il y a quand même une certaine courbe dramatique, mais elle se lit en pointillé, et chaque scène est presque autonome en soi. Presque. »

Le pouvoir du théâtre d’objet

Le théâtre d’objet permet particulièrement à l’auteur de jouer avec la matière, de s’amuser avec les symboles et d’offrir une mise en scène qui n’a rien de frontal. À travers différents objets manipulés sur scène, Monty et son acolyte Alexandre Leroux explorent ainsi différents archétypes de l’Amérique. Le père, par exemple, est personnifié par l’objet camion « qui fonctionne quand même assez bien pour un père américain des années 1950 qui s’identifie à son char. Un moment donné [pendant le spectacle], on est au ciné-parc, alors là, il y a beaucoup de voitures, un écran de cinéma ; on va ensuite au lave-auto, au diner. [Dans une autre vignette] le père et le fils vont à la pêche. C’est tous ces archétypes qui définissent ces hommes-là d’une certaine époque. Il y a le garage aussi, parce que le fils travaille au garage », explique Monty.

De cette façon, il y a dans ce théâtre un plaisir senti à jouer sans tout donner au spectateur, à évoquer des espaces, faire naître des émotions sans tout montrer. « J’aime la distance au théâtre. Il y a beaucoup de théâtres qui sont très frontaux, pis franchement, moi, des fois, je trouve que je n’ai pas ma place comme spectateur. On veut juste m’imposer un discours, tandis que là […] l’objet amène cette distance-là et si ce n’est pas dans l’objet, ça va se retrouver ailleurs. Mais nous, on raconte et on laisse des trous dans le texte, de l’espace pour que le spectateur investisse le spectacle et le fasse avec nous. C’est une invitation à jouer avec nous », conclut tout sourire le metteur en scène.

L’histoire à finir de Jimmy Jones et de son camion céleste

Texte : Francis Monty Création : Francis Monty et Alexandre Leroux Conception des objets et des costumes : Julie Vallée-Léger Collaboration à la création : Antoine Laprise et Antonia Leney-Granger Idéation du personnage de Jimmy Jones : Pier Porcheron Une production du Théâtre de la Pire Espèce, à partir de 12 ans Présenté le 4 mars dans le cadre du Festival de Casteliers, puis du 9 au 19 mars Aux Écuries

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