La mère, ce phare théâtral inusable

Émilie Lajoie et Hugo Turgeon. Selon lui, le rapport à la mère est à double tranchant: «Entre une mère et son enfant, le cordon ombilical n’est jamais véritablement coupé.» 
Photo: Adil Boukind Le Devoir Émilie Lajoie et Hugo Turgeon. Selon lui, le rapport à la mère est à double tranchant: «Entre une mère et son enfant, le cordon ombilical n’est jamais véritablement coupé.» 

Hasard ou coïncidence, les trois prochains spectacles qui seront présentés dans la salle intime du théâtre Prospero abordent sous différents angles la vaste question de la maternité. Émilie Lajoie relate dans Notre petite mort « la difficile route d’un couple qui s’aime, mais n’arrive pas à donner la vie ». Pour Hugo Turgeon, À toi, je peux tout dire est « une déclaration d’amour à sa mère et aux femmes qui ont façonné sa vie ». Quant à Julien Storini, il décrit Le fils de sa mère comme « un spectacle sur sa mère, pour sa mère, avec sa mère ».

Sous la direction de Sophie Cadieux, Émilie Lajoie incarne Pascale, le personnage principal de sa pièce : « C’est une trentenaire qui aime l’organisation et l’efficacité, qui est forte sur les listes et les tableaux de visualisation. Un jour, la vie lui lance en pleine figure un terrible imprévu : l’infertilité. » Le couple plutôt solide que Pascale forme avec Martin (Simon Rousseau) sera mis à rude épreuve. Quant à sa belle-mère (Sylvie Potvin), elle est remplie de bonnes intentions, mais enchaîne les maladresses.

Pour un premier texte, Lajoie a choisi un sujet pour le moins délicat : le deuil de la maternité. « J’avais envie de donner une visibilité à cette réalité, explique-t-elle, d’offrir une voix aux familles qui doivent faire le deuil d’un enfant qui n’existera jamais. Pour la femme aussi bien que pour le couple, de quelle manière est-ce qu’on peut se redéfinir après un pareil coup dur ? Je m’interroge aussi à propos de la maternité comme point culminant dans l’accomplissement d’une femme. D’où vient cette idée et quelles conséquences est-ce qu’elle a sur les individus et sur la société dans son ensemble ? »

Tout sur ma mère

 

Mise en scène par Gill Champagne, la pièce d’Hugo Turgeon s’articule autour de trois femmes qu’il a bien connues. « C’est d’abord l’histoire de ma mère, révèle-t-il, un personnage flamboyant, caractériel et charismatique, doté d’une répartie cinglante. Elle est entourée de sa sœur et de sa mère, des femmes qui appartiennent à un passé souvent lourd, conflictuel, une époque qui la hante constamment. Puis, il y a moi, son fils, celui à qui elle peut “tout dire” sans utiliser de filtre, celui qui l’écoute, la comprend, mais qui n’hésite pas non plus à la décontenancer. » Alors que Maxime Isabelle interprète le fils, le trio de femmes est défendu par Frédérike Bédard, Isabelle Drainville et Linda Laplante.

Coécrit avec Louise Dupuis, qui signe également la mise en scène, le solo de Julien Storini, comédien français habitant Montréal depuis 2012, s’appuie sur les messages vocaux que sa mère laisse sur son répondeur depuis qu’il vit loin d’elle. « Nous faisons entendre les vrais messages, explique-t-il. Ceux-ci sont souvent infantilisants, parfois cruels. Face à la mère, mais aussi face au public, apparaissent alors deux Julien : celui de 40 ans, qui se confie volontiers, et celui d’environ 7 ans, timide, reclus dans sa chambre. L’un est le reflet de l’autre. Ils vivent tous les deux sous le joug maternel. »

Selon Hugo Turgeon, le rapport à la mère est à double tranchant : « C’est un grand attachement, un amour profond, une complicité sans bornes, mais c’est également une source de tensions extrêmes, de conflits latents et perpétuels. Entre une mère et son enfant, le cordon ombilical n’est jamais véritablement coupé. » Julien Storini n’en pense pas moins : « Ma pièce fait le portrait d’une maternité maladroite, voire étouffante. Ma mère est inconsciente de la portée de ses mots, en cela elle convoque aussi de la drôlerie, une douce folie. Elle est le produit d’un environnement social où la vie, difficile, vous broie, mais de laquelle surgit encore de la poésie. »

Art-thérapie

 

Le principal défi d’Hugo Turgeon était de faire cohabiter harmonieusement le réel et la fiction : « Avec l’aide de Gill Champagne, grâce à son recul sur mon histoire, j’ai pu bâtir une courbe dramatique plus solide, m’éloigner du pur récit autobiographique. » La tâche de Julien Storini était tout à fait comparable : « La pièce porte à la scène les vrais rapports que j’entretiens avec mes parents, mais ça ne nous a pas empêchés, Louise Dupuis et moi, d’insérer ici et là de fausses pistes, de provoquer des décalages, en somme d’inventer. Brouiller ainsi la frontière entre documentaire et fiction, c’est notamment une manière de garder le public en écoute active. »

Pour les trois artistes qui ont répondu à nos questions, la création semble avoir tenu un rôle crucial dans un processus de deuil. « C’était nécessaire pour moi, affirme Hugo Turgeon. Le travail a été libérateur, une grande source de soulagement. La mort de maman, dans des circonstances pour le moins particulières que je révèle dans la pièce, m’a en quelque sorte donné la permission de raconter son histoire. Peut-être parce qu’elle ne pouvait plus intervenir. »

Le cheminement de Julien Storini semble avoir été tout aussi thérapeutique. « Mon intention de départ était de transcender “la merde”, explique-t-il. Au cours du processus, j’ai expérimenté la honte, la peur d’être impudique et, finalement, lorsque j’ai rencontré un premier public, je me suis senti plus fort, comme si je pouvais partager la charge avec d’autres. Ça m’a donné beaucoup de distance, de quoi affronter ma mère dans la vraie vie. »

Émilie Lajoie a également perdu sa mère il y a peu. « Ma mère s’est éteinte en octobre 2020, confie-t-elle. En reprenant le travail, il y a quelques semaines, après deux ans d’arrêt [Notre petite mort devait initialement être jouée en avril 2020], ça m’a frappée à quel point ma mère est présente dans mon texte, à quel point j’y retrouve son humour, sa sensibilité. J’aurais vraiment aimé qu’elle voie ce spectacle. »

Pour les trois artistes, la salle intime du théâtre Prospero était celle qu’il leur fallait. « C’est l’endroit idéal pour entrer en contact direct avec mes personnages, estime Émilie Lajoie. J’espère offrir un moment humain, lumineux et sincère. » « La salle fait partie de l’expérience, ajoute Hugo Turgeon. Comme nous le faisions, ma mère et moi, je souhaite que le public puisse pleurer et rire du même souffle. »

Julien Storini explique que plusieurs personnes sont venues lui parler de leur mère après avoir vu le spectacle : « La pièce a un aspect cathartique que la salle intime va certainement accentuer. J’espère que les gens y saisiront également l’hommage rendu aux personnes qui sont restées derrière, les individus qui ont pour ainsi dire loupé le wagon économique, culturel et numérique du XXIe siècle. »

Notre petite mort

Texte : Émilie Lajoie. Mise en scène : Sophie Cadieux. Dans la salle intime du Prospero, du 1er au 19 mars.

À toi, je peux tout dire

​Texte : Hugo Turgeon. Mise en scène Gill Champagne. Une production du Théâtre du Réel. Dans la salle intime du Propero, du 5 au 23 avril.

Le fils de sa mère

​Texte : Julien Storini et Louise Dupuis. Mise en scène : Louise Dupuis. Une production de la Très Neuve Compagnie. Dans la salle intime du Prospero du 3 au 14 mai.

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