Julie Le Breton, une parole à soi

Dans cette partition non linéaire qui se promène à travers les âges, Julie Le Breton est «comme un canal qui permet à toutes ces voix d’exister. C’est parfois la centenaire, une enfant de 8 ans ou une fille de 20 ans qui découvre le monde. Et je suis dirigée par Denis Marleau, c’est sûr qu’on n’est pas dans de la caricature (rires), c’est beaucoup plus suggéré que joué ».
Photo: Adil Boukind  Le Devoir Dans cette partition non linéaire qui se promène à travers les âges, Julie Le Breton est «comme un canal qui permet à toutes ces voix d’exister. C’est parfois la centenaire, une enfant de 8 ans ou une fille de 20 ans qui découvre le monde. Et je suis dirigée par Denis Marleau, c’est sûr qu’on n’est pas dans de la caricature (rires), c’est beaucoup plus suggéré que joué ».

Deux mois après avoir campé avec virtuosité 43 personnages dans Rose et la machine, Julie Le Breton revient sur scène. Même en ces temps incertains pour les arts vivants, cette comédienne très courue sur les écrans n’a jamais envisagé de mettre le théâtre de côté. « Quand on m’appelle pour me proposer du théâtre, c’est probablement ce qui me fait le plus plaisir. Cela vient invalider, je crois, une insécurité ou un sentiment d’imposture qui m’habite encore après presque 25 ans de carrière, et ça solidifie l’actrice. Comme si le théâtre était un endroit de perfectionnement. On a le temps de travailler le jeu, de se sortir de nos réflexes, de briser nos tics, d’aller voir ailleurs. »

Un sentiment d’imposture répandu, croit-elle, parce que « comme interprète, on est un peu l’esclave du désir de l’autre ». L’« estime de soi artistique » met donc un peu de temps à se construire. « Et parfois, il faut que je me dise : “Ne succombe pas au désir de l’autre. Est-ce que toi, tu en as envie aussi ?” Et ça, ça vient avec l’âge, je crois, et la confiance. »

Des questions qui font justement écho au personnage des Dix commandements de Dorothy Dix qu’elle va créer à l’Espace Go. Une femme qui a enfoui ses désirs personnels. « Je pense que c’est ce qui a résonné très fort, opine Julie Le Breton. Lorsque j’ai lu certaines phrases, je me suis arrêtée tellement c’était fulgurant : j’avais l’impression que c’était une voix intime que je refoulais et que je ne me permettais pas d’amener à la lumière. Et soudain, cette parole existait et me parlait beaucoup. »

La troisième pièce de Stéphanie Jasmin dessine « une traversée dans la psyché d’une femme, dont l’existence peut avoir l’air tout à fait banalede l’extérieur, mais qui a une vie intérieure très foisonnante. Un parcours formidable, parce que complexe, parfois douloureux et parfois lumineux. » Avec des désirs qui apparaissent, disparaissent puis reviennent tels des ressacs.

« L’image de la mer est très présente dans l’écriture. Stéphanie a écrit une sorte de mouvement circulaire d’une vague. Il y a là quelque chose de très bouleversant, auquel, je crois, plusieurs femmes peuvent s’identifier — plusieurs hommes aussi. Mais on a moins entendu cette parole féminine sur scène. » L’autrice de Les Marguerite(s) s’est inspirée de sa grand-mère pour imaginer ce personnage dont émerge une voix qui donne accès à son monde intime, à tout ce qu’elle a tu, ou pas osé nommer, dont un rêve d’écriture, « le désir d’exister en dehors d’une vie domestique ».

La comédienne se rappelle aussi sa propre grand-mère. « C’était toujours mon grand-père, un pêcheur aux îles de la Madeleine, qui racontait ses histoires — tout le temps les mêmes. Tout le monde l’écoutait et riait. Et ma grand-mère était en arrière, alors qu’elle aussi a vécu plein d’affaires ! C’est elle qui s’occupait des huit enfants pendant que lui partait trois mois, elle qui vivait les deuils et les drames au quotidien. Mais c’est comme si cette histoire-là n’avait jamais eu d’importance. Cette parole de femme n’existe pas. Alors qu’elle mérite d’être entendue. »

Image

 

Le monologue est structuré par les commandements d’Elizabeth Meriwether Gilmer, alias Dorothy Dix (1861-1951), une chroniqueuse américaine dont les recettes de bonheur, les diktats servent de guide de vie à la protagoniste. « Celle-ci s’est attachée au rêve américain, à cette possibilité de bonheur en surface, une espèce d’image sublimée du quotidien, d’une famille nombreuse, d’être toujours bien mise, d’une maison bien tenue. Et ça fait en sorte que tout ce qui est plus intime et plus profond est évacué. Elle a tenu cette façade toute sa vie. »

Petite, l’une de ses premières grandes failles sera l’absence de regard de sa mère sur elle, poursuit Julie Le Breton. « Elle a dû devenir une image pour qu’enfin sa mère puisse la regarder et la valider. Une révolte habite le personnage tout du long, qui ne se manifeste pas dans la colère, mais dans une solidification de ses bases pour continuer à maintenir cette représentation d’elle-même, qui a pris plus de place que ses drames. Ne pas accorder d’importance à ses peines, à ses déceptions, c’est aussi une façon de se renier. »

Des thèmes, le besoin de regard sur soi, l’image que l’on construit pour les autres, qui renvoient aussi à la représentation théâtrale. « Il y a une mise en abyme dans la pièce. Cette femme, qui va avoir 100 ans le lendemain, est comme un fantôme qui revisite les rituels de sa vie. Dès le début, elle refait son maquillage comme une actrice, pour replonger dans ce qu’a été sa vie. Et ça revient à plusieurs moments, cette référence à la mise en scène de soi. Donc, avec moi qui vais jouer cette femme, il y a comme deux niveaux de regard. »

Des premières

 

Dans cette partition non linéaire qui se promène à travers les âges, Julie Le Breton est « comme un canal qui permet à toutes ces voix d’exister. C’est parfois la centenaire, une enfant de 8 ans ou une fille de 20 ans qui découvre le monde. Et je suis dirigée par Denis Marleau, c’est sûr qu’on n’est pas dans de la caricature (rires), c’est beaucoup plus suggéré que joué. Mais il y a quand même un travail vocal et au niveau du rythme. C’est un travail formidable, que je vois comme un long fil de couture : c’est une seule et même femme et il faut qu’elles soient toutes reliées. C’est comme si la vieillesse devenait juste une coquille, et qu’à l’intérieur, on a toujours la même âme, on vibre de la même façon. »

La comédienne goûte hautement cette première collaboration avec les deux codirecteurs du Théâtre UBU (Stéphanie Jasmin a également tourné elle-même les « magnifiques » projections vidéo du spectacle). « Ubu a une si grande cohérence dans son approche artistique, c’est un plaisir d’entrer dans cet écrin. J’ai l’impression d’arriver dans un système très rigoureux mais souple. » Julie Le Breton y est plongée dans « un travail très riche, mais costaud », prenant. Elle se compare en riant à une moniale : « Je fais juste dormir, manger et faire ça. »

Les dix commandements… — qu’elle ira jouer à Paris en juin — marque également son premier solo. « C’est un peu vertigineux et en même temps très grisant. Je m’étais toujours dit que je n’en ferais pas. Je suis très solitaire dans la vie, et pour moi, le travail est un lieu de rencontres, de troupe. J’adore les gangs quand je travaille, et j’adore être seule chez moi le reste du temps. Cela me terrifiait, en fait, d’être seule sur scène, de ne pas avoir un partenaire en qui on peut plonger si on se sent un peu perdu, de ne pas partager le trac en coulisse avant. On dirait que l’isolement que j’ai vécu, comme bien des gens, durant la pandémie, m’a donné confiance. Je suis capable de subvenir à mes propres besoins émotifs présentement. Donc je pense que je vais pouvoir porter ce solo avec confiance et plaisir, surtout. C’est très galvanisant. »

À 46 ans, Julie Le Breton estime que cette nouvelle expérience tombe à point dans son parcours, à une étape où elle combine énergie et métier. Et son spectacle sera l’un des premiers à fouler les planches à nouveau après la réouverture des théâtres. « On revient devant le public avec un projet tout en dentelle et en douceur. Il y a quelque chose de bienveillant dans ce qu’on va présenter. Je pense que ça tombe bien. »

Les dix commandements de Dorothy Dix

Texte, vidéo et scénographie : Stéphanie Jasmin. Mise en scène : Denis Marleau. Un spectacle d’Ubu compagnie de création, en coproduction avec l’Espace Go et le Théâtre national de la Colline. À l’Espace Go, du 8 au 27 février.

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