Joël Beddows en toute liberté

Le metteur en scène franco-ontarien Joël Beddows quittait en juin dernier la barre du Théâtre français de Toronto pour retrouver une totale liberté artistique et renouer avec l’enseignement. Il met en scène de «Solstice d’hiver», qui sera présentée au théâtre Prospero, puis au Berkeley Street Theatre de Toronto.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le metteur en scène franco-ontarien Joël Beddows quittait en juin dernier la barre du Théâtre français de Toronto pour retrouver une totale liberté artistique et renouer avec l’enseignement. Il met en scène de «Solstice d’hiver», qui sera présentée au théâtre Prospero, puis au Berkeley Street Theatre de Toronto.

« La cinquantaine est le moment ou jamais de faire des choix éclairés », lance Joël Beddows, qui quittait en juin dernier la barre du Théâtre français de Toronto pour retrouver une totale liberté artistique et renouer avec l’enseignement (au Département de théâtre de l’Université d’Ottawa). Le metteur en scène franco-ontarien reconnaît que cette nouvelle position lui accordera notamment une plus grande mobilité : « Je vais pouvoir répondre plus spontanément à des offres qui viendraient de partout au Canada, ou même d’ailleurs dans le monde, tout cela sans pour autant arrêter de jouer l’un des rôles que je préfère : servir d’entremetteur à des artistes qui auraient tout avantage à se rencontrer. »

Fruit de trois ans de « fréquentations » entre le Théâtre français de Toronto et le Groupe de la Veillée — des échanges, des laboratoires et des mises en lecture ardemment désirés par la directrice artistique sortante, Carmen Jolin —, le spectacle, qui est sur le point de prendre l’affiche au théâtre Prospero, est tout à fait représentatif de la latitude que Joël Beddows s’accorde lorsque vient l’heure de créer. Habitué à décortiquer les « casse-tête » de Michel Ouellette ou de Normand Chaurette, le metteur en scène n’a pas hésité à se mesurer à Solstice d’hiver, une partition kaléidoscopique qu’il a offerte à cinq interprètes appartenant à des familles artistiques et culturelles diverses.

« J’ai pris le temps de trouver la bonne personne pour chaque rôle, dit avec enthousiasme le créateur. On m’a dit que cette équipe était à peu près inimaginable sur une scène montréalaise. Je ne vois pas trop pourquoi, mais tant mieux. Le texte est tellement déstabilisant, si la distribution provoque elle aussi cet effet-là, ça me convient parfaitement. »

La pièce de Roland Schimmelpfennig, ce dramaturge allemand que le metteur en scène roumain Theodor Cristian Popescu a fait découvrir au public montréalais en 2007, se déroule la veille de Noël. Dans le salon coquet d’un couple de la classe moyenne, Albert (Benoît Mauffette) et Bettina (Catherine De Léan), déjà sous haute tension, les « éléments perturbateurs » s’accumulent.

D’abord Corrina (Louise Naubert), la mère de Bettina, puis Rudolph (Gregory Hlady), l’homme exagérément mélomane et anormalement courtois qu’elle vient à peine de rencontrer dans le train, et finalement Konrad (Marcelo Arroyo), un peintre dévoré par le doute. Pour jeter de l’huile sur le feu, on peut compter sur du vin à profusion.

« Ce sont des gens bien, mais surtout bien-pensants, explique Beddows. Ils vivent selon des modèles, sans vraiment réfléchir, dans une stabilité, notamment financière, un confort indécent, une facilité qui les désensibilise. Ils ne sont pas du tout outillés pour reconnaître le danger de certaines affirmations, les conséquences qu’elles peuvent avoir. Ils considèrent le passé et l’avenir comme des objets consacrés, immuables, rassurants, et non comme ce qu’ils sont, c’est-à-dire des problèmes à résoudre, des situations à problématiser. Il me semble essentiel d’offrir différentes lectures du passé, d’en permettre différentes interprétations, notamment en le décolonisant. Ce sont des thèmes que j’aborde dans la plupart de mes spectacles. »

Retour de la droite

 

La pièce de Schimmelpfennig évoque l’univers de Strindberg et celui de Bergman, ces portraits de famille parcourus de fissures, prêts à voler en éclats. Drame psychologique, certes, mais surtout idéologique ; un cocktail de perversions intimes et sociales qui met en scène de manière particulièrement cruelle des fantasmes de domination, de suprématie et d’assujettissement.

« Le texte a beau avoir été publié en Allemagne en 2007, précise le metteur en scène, tous ses enjeux politiques sont pertinents ici et maintenant. La pièce raconte très bien de quelle façon le retour de la droite est banalisé et l’oppression, normalisée. Il est ici question d’antisémitisme, mais on peut établir des parallèles avec le sort de toutes les populations marginalisées, avec le déclin de la civilisation en général. Ce que la pièce met en scène, à commencer par la polarisation et la simplification de la pensée, s’apparente fortement à ce qui agit en ce moment même dans notre société. »

Bien qu’elle soit dotée d’un point de départ plutôt conventionnel, qu’elle semble adopter les codes du drame bourgeois, l’œuvre emprunte rapidement des chemins de traverse, bousculant allègrement le temps et l’espace, déplaçant sans cesse la parole et le regard, brouillant sciemment, jusqu’au vertige, la frontière entre le rêve et la réalité.

Le texte a beau avoir été publié en Allemagne en 2007, tous ses enjeux politiques sont pertinents ici et maintenant. La pièce raconte très bien de quelle façon le retour de la droite est banalisé et l’oppression, normalisée.

« C’est une forme très exigeante, reconnaît Beddows. C’est un ouvrage de dentelle, de minutie, qui nécessite autant de rigueur de la part de toute l’équipe. Cela dit, puisque ça fait quatre ans que j’y travaille, je commence à y voir plus clair. En fait, c’est plus vraisemblable qu’il n’y paraît. Tout comme nous le faisons au quotidien, les personnages de la pièce sont les narrateurs de leurs propres existences, ils nomment sans cesse ce qu’ils voient, ce qu’ils ressentent, ce qu’ils perçoivent. »

Précieuse polyphonie

 

Cette partition, par laquelle Beddows avoue être pour ainsi dire « hanté », représente un mouvement incessant, un bouillonnement de réflexions, de questionnements, de critiques, de débats, d’opinions et d’idées, un perpétuel changement de perspective.

« Ce brouhaha, c’est notre complexité, estime le metteur en scène. Schimmelpfennig arrive très habilement à traduire cet enchevêtrement magnifique, cette polyphonie magique, une spécificité de l’espèce humaine qu’il faut à tout prix préserver. Je souhaite que le spectacle expose le public à une beauté essentielle, qu’il suscite l’ébranlement. L’art est politique, plus que jamais, c’est peut-être même notre seul rempart contre la simplification de l’univers. »

Solstice d’hiver

Texte : Roland Schimmelpfennig. Traduction : Camille Luscher et Claire Stavaux. Mise en scène : Joël Beddows. Une coproduction du Groupe de la Veillée et du Théâtre français de Toronto. Au Prospero du 11 au 29 janvier (si les conditions sanitaires le permettent), puis au Berkeley Street Theatre (Toronto) du 4 au 12 février.

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