Danièle de Fontenay quitte l’Usine C

Danièle de Fontenay est directrice générale et artistique, depuis plus de 25 ans, de l’Usine C, l’une des premières salles «de grosseur moyenne» axée sur les arts pluridisciplinaires à Montréal.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Danièle de Fontenay est directrice générale et artistique, depuis plus de 25 ans, de l’Usine C, l’une des premières salles «de grosseur moyenne» axée sur les arts pluridisciplinaires à Montréal.

La cofondatrice de l’Usine C, Danièle de Fontenay, quittera la direction générale et artistique du théâtre montréalais à la fin de la saison artistique, a appris Le Devoir. Elle y jouait ce rôle depuis plus de 25 ans. L’Usine C, pensée et construite pour abriter la compagnie Carbone 14, qui s’en sera finalement peu servie, a été l’une des premières salles « de grosseur moyenne » axée sur les arts pluridisciplinaires à Montréal. Retours vers le futur, et le passé, de ce théâtre.

On a vu, au fil des ans, à l’Usine C, comme critique ou spectateur, des perles : Denis Lavant dans La nuit juste avant les forêts, Isabelle Huppert dans 4.48 Psychose. On y a découvert les spectacles du grec Dimitris Papaioannou, le Kiss & Cry de Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael, les œuvres des chorégraphes Meg Stuart, Anne Teresa De Keersmaeker ou d’un Jan Fabre alors encore fréquentable. D’ici, on y a suivi une Louise Lecavalier devenant chorégraphe, ou un Robert Lepage — vous connaissez ?

En petite salle, on a pu voir des petits joyaux de recherche et d’expérimentation, dans feu le festival Temps d’images (notes littéralement cassantes de Myriam Bleau) ou à l’encore actuel Actoral (fascinant Alexander Vantournhout). Cette liste de spectacles et artistes, d’ici et d’Europe, pourrait s’allonger encore longtemps.

Pourtant, là n’était pas le projet initial de l’Usine C. Pas tout à fait. Née un peu « comme une fille de l’Espace libre », illustre Danièle de Fontenay, l’Usine C devait être la maison de la compagnie Carbone 14, alors au zénith de la création — et pas seulement québécoise. Cet Espace qui l’avait inspirée était dirigé de son côté par un Jean-Pierre Ronfard cherchant dans les organisations une souplesse maximum pour donner, aussi, le maximum de libertés aux créateurs. « Ma rencontre avec le travail de Carbone 14 a été déterminante, se remémore Mme de Fontenay. Il y a eu une complicité sur 30 ans, avec le travail et avec [le metteur en scène] Gilles Maheu, qui a été extraordinaire. » Collaboratrice, directrice de production, agente de tournée, directrice de production, administratrice, Danièle de Fontenay sera, de diverses manières, le bras droit de M. Maheu.

Ce Dortoir qui réveille

 

L’ancienne compagnie des Enfants du paradis brassait alors toutes les cages créatrices, ne serait-ce qu’en mixant danse et théâtre, à l’époque encore gardés en de petites cases et scènes différentes. On ne sait pas alors que des pièces comme Le rail (1984, avec « 30 tonnes de terre et un vrai rail du CN ! », rigole encore Mme de Fontenay) et Hamlet-machine (1987) ne sont que précurseurs d’un Dortoir (1988) qui cassera toutes les baraques, ici et à l’étranger.

Le lieu, l’Usine C, est pensé en 1992 comme nid de création, « conçu autour du temps de travail de Carbone 14 ». « J’avais la responsabilité initiale d’animer le lieu en dehors des plages qu’occupaient Carbone 14, en diffusion et création, poursuit la directrice. Une programmation pluri, ouverte à toutes les disciplines en arts vivants, avec une programmation nationale et internationale liée à l’ADN de Carbone 14, qui tournait beaucoup. »

« On voulait rendre la réciprocité, on avait la chance de voir ailleurs des spectacles que personne ne voyait à Montréal, et c’était trop dommage », se rappelle-t-elle. En 1993 et 1994, Mme de Fontenay dirige la construction et les rénovations de l’ancienne fabrique de confiture de la Société Alphonse Raymond, sur la petite avenue Lalonde dans le Centre-Sud de la métropole.

L’ouverture se fait en 1995, célébrée par Vingt Ans, de Carbone 14. La salle est entièrement modulable, une vraie « boîte noire » de toutes les possibilités, avec 450 places. « On l’oublie, mais il n’y avait pas de scène intermédiaire alors à Montréal ; que des grandes ou des petites. » Or, Gilles Maheu ne poursuivra les créations pour Carbone 14 que huit ans encore, et n’y reviendra plus après La Bibliothèque ou ma mort était mon enfance (2003). « Ça a perturbé le projet initial, il a fallu l’adapter. C’était pas possible d’afficher que Carbone 14 cherchait un directeur artistique, la compagnie était trop liée à Gilles Maheu. Ça a été une période inattendue, et, oui, un peu difficile », admet Mme de Fontenay.

Se réinventer, encore

 

Deux décennies plus tard, l’Usine C se prépare à une nouvelle redéfinition. « On ne peut plus penser le monde tout à fait de la même façon après ce qui vient de se passer », réfléchit Danièle de Fontenay. « Il y a beaucoup de réflexions à mener pour la poursuite du travail. Il faut se poser les questions des tournées, liées à la pandémie autant qu’au réchauffement climatique et à l’écologie, par exemple, parmi toutes les perspectives nouvelles auxquelles réfléchir. C’est une période de défis, et excitante aussi. Des yeux neufs vont être tout à fait utiles. »

« Les conditions pour passer les rênes sont réunies, poursuit Mme de Fontenay, elles sont idéales : on a traversé cette saleté de pandémie, on en a profité pour remettre la maison à neuf, elle est en bonne santé financière, on a du nouvel équipement, les activités ont repris, on est sorti du marasme, c’est le bon moment. »

Et pour Danièle de Fontenay ? La retraite, ou de prochains projets ? Un peu des deux. Des idées autour des arts vivants et de l’environnement, mentionne-t-elle si on insiste. « Le mot “retraite”, on me dit qu’en espagnol il se traduit par “jubilation”, ce que je trouve plus sympathique. Pour ça, je suis absolument prête », conclut-elle en riant. Le poste à combler à l’Usine C sera affiché officiellement dans les prochaines semaines.

À voir en vidéo