Mathieu Gosselin, le procrastinateur actif

Le «gros gars» du titre, c’est le double fantasmé de Mathieu Gosselin. Sans savoir d’où il provient, c’est le surnom que le créateur s’attribue, chaque fois qu’il remet une chose au lendemain. Mais le personnage porte une dualité, à la fois l’homme immobilisé par sa paresse et l’homme fort, «capable de serrer bien des gens dans ses bras en même temps».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le «gros gars» du titre, c’est le double fantasmé de Mathieu Gosselin. Sans savoir d’où il provient, c’est le surnom que le créateur s’attribue, chaque fois qu’il remet une chose au lendemain. Mais le personnage porte une dualité, à la fois l’homme immobilisé par sa paresse et l’homme fort, «capable de serrer bien des gens dans ses bras en même temps».

Pour sa metteuse en scène Sophie Cadieux, citée dans le document de presse, Gros gars, prise de parole poétique et analogique est la création qu’elle « attendait depuis 20 ans ». Il y a longtemps que la comédienne encourageait son ami Mathieu Gosselin à faire quelque chose avec les poèmes qu’il écrit. Mais repoussé par d’autres activités, le recueil de poésie était toujours remis à plus tard. « Là, je prends mon courage à deux mains et je le fais, raconte l’auteur. Sinon, je vais avoir des regrets. Aussi, je pense que ma poésie peut rejoindre des gens et j’ai envie de la partager, de voir également comment elle peut vivre en public. » Sauf que sa mise au monde ne prendra finalement pas la forme d’un recueil publié, mais d’un spectacle théâtral, entre le récital poétique et la performance.

La création à La Petite Licorne constitue un premier solo, à la fois pour le comédien et pour la dynamique compagnie dont il est membre, qu’il considère comme une famille. Le spectacle inaugure une « nouvelle avenue » pour le Théâtre de la banquette arrière. « On est rendus à un point où on a envie que les projets ne soient pas juste des projets de gang, avec de sept à dix comédiens, mais qu’ils puissent emprunter des formes différentes. »

Depuis sa pièce La fête sauvage en 2006, l’interprète a souvent utilisé sa plume au théâtre. Il adore écrire, mais il a besoin d’une échéance pour le stimuler. « Je suis très très bon à la dernière minute, parce que je sais que le deadline s’en vient et que je n’ai pas le choix d’écrire. On dirait que je ne ressens pas autant l’appel que d’autres qui y consacrent leur vie et qui se donnent une routine d’écriture. Mais dernièrement, c’est en train de changer. C’est comme si, avec l’âge, j’en ai davantage envie, que c’est plus facile de me donner une rigueur quotidienne pour écrire. »

C’est comme si j’avais un grand garde-robe sur scène, et que j’y invitais les gens, dans mes collections, dans mes archives. J’essaie de créer de la fiction, mais c’est vraiment en partant de ce que je suis.

 

Et si les auteurs sont généralement « des êtres solitaires », lui goûte l’échange qu’implique la coécriture. Ce qu’il a beaucoup pratiqué, pour des productions du Théâtre de la pire espèce, du Clou ou de la Banquette arrière. Et en 2015, il signait Ils étaient quatre avec Mani Soleymanlou.

Gros gars aborde justement beaucoup la thématique de la procrastination, « l’envie de dire, de faire quelque chose, mais sans savoir comment l’organiser. J’aime beaucoup dire que le spectacle emprunte le même chemin qu’un processus normal de création ». Un parcours bâti sous nos yeux, à coups de hasards heureux et de cul-de-sac, de moments magiques ou d’erreurs imprévues. « Le but n’était pas de faire simplement un enchaînement de poèmes. » Des transitions théâtralisent le solo. « Et le liant, c’est moi-même. On voit quelqu’un qui cherche, qui est multiple et montre un éventail très large de fragments de lui. »

On y entendra de vieux poèmes pondus durant sa jeunesse dans les années 1990, comme d’autres écrits tout récemment. « On suit un peu le parcours d’une vie, à travers les poèmes que j’ai écrits. Il y a un côté performatif, aussi. On essaie de créer des miniperformances, des miniformes différentes autour des poèmes. »

Des textes que ceux qui les ont lus qualifient souvent de très imagés. « Bien des gens disent que ce que j’écris ressemble plus à des paroles de chansons qu’à de la poésie comme telle. » Peut-être parce que celle que Gosselin préfère entre toutes est la poésie des années 1960, une période où cette forme se faisait « très sociale, très rassembleuse ». Il évoque la foule qui se pressait devant le Gesù lors de la Nuit de la poésie : « On dirait que lorsque j’écris un poème, je m’imagine en train de le lire devant 20 000 personnes. J’aime lui donner un côté rassembleur. »

Le double rêvé

Le « gros gars » du titre, c’est le double fantasmé de Mathieu Gosselin. Sans savoir d’où il provient, c’est le surnom que le créateur s’attribue, chaque fois qu’il remet une chose au lendemain. Mais le personnage porte une dualité, à la fois l’homme immobilisé par sa paresse et l’homme fort, « capable de serrer bien des gens dans ses bras en même temps ».

Dans le solo, où le comédien « s’insulte beaucoup » lui-même avec humour et autodérision, Gros gars est surtout le personnage qui tire vers la procrastination. « Et Mathieu serait plus celui qui a envie de faire, de finir son spectacle. Alors c’est un combat entre la procrastination et l’envie de faire quelque chose. Mais on se rend compte que finalement, c’est une procrastination active : tellement de sujets différents sont abordés, parce que je suis quelqu’un de très curieux qui s’intéresse à plein de choses. Alors on dévie de la ligne conductrice du projet, mais tous ces [détours] sont intéressants, aussi. »

L’interprète utilisera des appareils exhumés des années 1980, la technologie qui avait cours à l’époque où il a écrit la plupart de ses vers. « C’est comme si j’avais un grand garde-robe sur scène, et que j’y invitais les gens, dans mes collections, dans mes archives. J’essaie de créer de la fiction, mais c’est vraiment en partant de ce que je suis. » Et cette technologie analogique reflète la structure sans fil linéaire du spectacle. « La construction par analogies nous permet une grande liberté : une image nous fait penser à une autre, et il n’y a pas besoin d’avoir un lien sensé ou émotif entre les éléments. »

Jalon

Il y a exactement 20 ans cette année que Mathieu Gosselin est sorti du Conservatoire d’art dramatique de Montréal. Le comédien a une feuille de route bien remplie, dont le récent J’aime Hydro, spectacle à succès qui l’a fait connaître d’un plus grand nombre et expérience marquante. « Je me sens vraiment privilégié parce qu’il est rare qu’on sente l’impact réel qu’a un spectacle sur les gens. Souvent, on s’en fait accroire : cette pièce a une résonance actuelle… Mais ce n’est pas toujours vrai. »

Ce jalon anniversaire lui inspire-t-il un regard rétrospectif sur sa carrière ? « C’est un exercice que je fais souvent. J’appelle ça le doute sportif, le doute qui remet en marche, qui fait avancer. Moi, à tous les deux ou trois ans, je regarde les programmes à l’université et je me demande : si je ne faisais plus [de théâtre], qu’est-ce que je ferais ? » Un questionnement motivé par la conscience qu’à 42 ans, il pourrait encore décider de changer de route.

« Alors il faut que je rechoisisse tout le temps ce métier. Et c’est drôle ; parce que je me considère comme étant paresseux, je trouve souvent que les choses ne vont pas au rythme que j’aimerais. Mais quand je regarde ce que j’ai fait en 20 ans, le nombre de spectacles, de textes auxquels j’ai participé, il n’y a pas de procrastination là ! (rires) Je réalise que c’est un état d’esprit, finalement, une vision de soi. »

Et même s’il désire écrire davantage, « il n’y a pas un endroit où je suis mieux dans le monde que sur une scène. J’ai vraiment l’impression d’être dans mon salon ». Le comédien aime d’ailleurs le rapport intime au spectateur que permettra Gros gars. « Il y a beaucoup de moments où je m’adresse directement au public. » Une intimité encore accrue, à cause des conditions sanitaires imposées par vous savez quoi. « Puisqu’il y aura seulement une vingtaine de personnes dans la salle, ce sera vraiment un rapport privilégié. C’est la chance dans la malchance. »

 

Gros gars, prise de parole poétique et analogique

Texte et interprétation : Mathieu Gosselin. Mise en scène : Sophie Cadieux. « Interlocuteur sensible » : Justin Laramée. Production : Théâtre de la banquette arrière en codiffusion avec La Manufacture. À La Petite Licorne, du 12 au 30 avril, en supplémentaires du 1er au 6 mai.