Jean-Philippe Daguerre entre le bien et le mal

Le triangle  composé de Pierre (Renaud Paradis), d’Isabelle (Julie  Daoust) et de  Joseph (Ariel Ifergan) met en scène des relations de pouvoir qui n’ont pas pris une ride. Sur cette image, une répétition de la pièce dans l’actuel contexte pandémique.
Jean-François Hamelin Le triangle composé de Pierre (Renaud Paradis), d’Isabelle (Julie Daoust) et de Joseph (Ariel Ifergan) met en scène des relations de pouvoir qui n’ont pas pris une ride. Sur cette image, une répétition de la pièce dans l’actuel contexte pandémique.

L’automne du Théâtre du Rideau Vert s’amorce avec Adieu, Monsieur Haffmann, un épineux ménage à trois imaginé par le Français Jean-Philippe Daguerre et mis en scène par Denise Filiatrault. Bardée de prix, notamment quatre Molière reçus en 2018, la pièce se déroule au début des années 1940, en pleine Seconde Guerre mondiale, alors que Paris subit l’occupation allemande.

« Je ne suis pas juif, précise le dramaturge, mais j’ai, dès mon plus jeune âge, été sensibilisé à l’antisémitisme au cours de mes études. La visite du camp de concentration d’Auschwitz à l’âge de 14 ans m’a bouleversé. Le courage de mes arrière-grands-parents, qui ont caché des juifs dans leur cave à Montauban pendant l’Occupation, a aussi contribué à ce que je me lance dans l’écriture de cette histoire. Il est important de rappeler au genre humain sa grande histoire, si elle lui permet de mieux vivre ses petites histoires et, surtout, d’essayer d’éviter de reproduire les erreurs qui mènent à l’horreur. »

Contrat moral

La pièce s’appuie sur un pacte, un contrat moral des plus troublants, dont on ne peut dévoiler que la prémisse. Alors que le port de l’étoile jaune pour les juifs est décrété, Joseph Haffmann propose à son employé, Pierre Vigneau, de lui confier sa bijouterie, en retour de laquelle l’homme et sa femme, Isabelle, devront accepter de le cacher dans la cave en attendant que la situation s’améliore : « Il est préférable qu’un vrai Français catholique soit à la tête de cette boutique… pour tenter de sauver ce qui peut encore l’être… la bijouterie Haffmann et Fils deviendrait la bijouterie Vigneau. »

Après avoir fait une contre-proposition à Joseph, Pierre utilisera cette formule bouleversante : « Face au destin, nous serons quittes. » C’est ainsi qu’au désir profondément humain de rester en vie s’ajoutera celui de se prolonger, d’avoir une descendance. « Je voulais aborder la soif de vivre et de survivre avant tout, explique Jean-Philippe Daguerre, mais je souhaitais aussi montrer, grâce au personnage lumineux de Pierre, que même un être pétri d’amour pour sa femme et de respect pour les autres pouvait, dans certaines circonstances affectives, politiques et sociales, atteindre ce qu’il y a de plus sombre en lui. »

Rester quelqu’un de bien

Pour le dramaturge, le caractère historique de la pièce est moins important que ce qu’on pourrait appeler sa dimension philosophique : « À vrai dire, je n’ai pas voulu écrire une pièce historique. Je me suis servi d’un contexte historique fort pour raconter la difficulté de rester quelqu’un de bien quand la jalousie et la soif de reconnaissance viennent bousculer vos principes et ce que vous avez de meilleur. »

Photo: Fabienne Rappeneau Le dramaturge Jean-Philippe Daguerre
Effectivement, le triangle composé de Joseph, de Pierre et d’Isabelle met en scène des relations de pouvoir qui n’ont pas pris une ride. Heureusement, la pièce n’est pas dénuée d’humour, un registre qui allège momentanément l’atmosphère, souvent pour mieux relancer le tragique. « On écrit des histoires pour apporter des émotions aux gens, précise Jean-Philippe Daguerre. J’estime que le rire est associé à des émotions qui sont indispensables à l’équilibre de nos œuvres et de nos vies. »

Depuis sa création en 2016, la pièce de Jean-Philippe Daguerre rencontre un vif succès. « J’écris instinctivement, explique-t-il, presque furieusement, en me concentrant sur les émotions et les actes de mes personnages, sans réfléchir au sens intellectuel ou symbolique de la pièce. C’est souvent une fois que le spectacle prend forme et qu’il est confronté au regard des spectateurs, à leurs réactions et à leur analyse que je me mets réellement à “comprendre” ce que j’ai écrit. Pour Adieu, Monsieur Haffmann, je ne m’attendais évidemment pas à un tel succès. La pièce fait sans doute écho à l’époque difficile que nous traversons actuellement, et c’est peut-être pour ça que le spectacle continue à trouver sa place dans les théâtres de France et d’ailleurs. »

En novembre 2021, c’est au grand écran que les personnages d’Adieu, Monsieur Haffmann prendront vie, dans un film réalisé par Fred Cavayé avec Daniel Auteuil, Gilles Lellouche et Sara Giraudeau. D’ici là, c’est au Théâtre du Rideau Vert qu’Ariel Ifergan, Julie Daoust, Renaud Paradis, Linda Sorgini et Laurent Lucas déploieront ce huis clos où la privation et la promiscuité font des ravages. « Vu mon attachement à la culture québécoise, conclut Jean-Philippe Daguerre, je ne vous cache pas que je suis heureux et fier que la pièce soit montée à Montréal. »

 

Adieu, Monsieur Haffmann

Texte : Jean-Philippe Daguerre. Mise en scène : Denise Filiatrault. Au Théâtre du Rideau Vert du 29 septembre au 31 octobre.