D'Alexandre Goyette à Anglesh Major, d’un «King» à l’autre

Après avoir joué plusieurs fois son fracassant solo depuis 2005, Alexandre Goyette (à gauche) passe le flambeau à un jeune interprète: Anglesh Major.
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Après avoir joué plusieurs fois son fracassant solo depuis 2005, Alexandre Goyette (à gauche) passe le flambeau à un jeune interprète: Anglesh Major.

King Dave a un successeur. Après avoir joué plusieurs fois son fracassant solo depuis 2005, dont dans un récent film de Podz, Alexandre Goyette est excité de passer le flambeau à un jeune interprète : Anglesh Major. « J’ai fait le tour, explique le comédien. Je pourrais le refaire et ça resterait un défi de scène : c’est super exigeant au niveau de la concentration. Le jouer, c’est entrer en religion. »

Mais si l’idée de représenter le monologue flottait en cette ère pandémique, son créateur n’en voyait pas l’intérêt. Puis son meilleur ami a eu cette « magnifique » suggestion de le faire reprendre par un acteur afro-québécois. « Je trouvais que ça ajoutait au texte, que c’était pertinent avec tout ce qui se passait. Le spectacle s’inscrit dans l’année 2020, à plusieurs égards. »

Pourquoi avoir choisi Anglesh ? « L’avez-vous bien regardé ? » rétorque Goyette en riant. Il l’avait découvert dans Les amoureux au théâtre Denise-Pelletier, où l’acteur parvenait à « se démarquer » au milieu d’une distribution de grand talent, malgré un petit rôle. Un coup de cœur confirmé en audition. Et l’énergie d’Anglesh Major, qui diffère de la sienne, offre la possibilité d’aller dans une nouvelle direction, « ce qui est tripant ».

Le marquant King Dave, qui raconte l’inexorable descente aux enfers d’un jeune homme paumé, est le sixième rôle sur scène (après notamment L’Énéide et La société des poètes disparus) du comédien sorti de l’École supérieure de théâtre de l’UQAM, en 2017. « Je ne m’attendais vraiment pas à faire un solo à 28 ans, admet-il. Plus les répétitions avancent, plus je comprends que c’est immense. »

Adaptation

Un autre élément allumait Alexandre Goyette : revisiter l’œuvre comme auteur. Parce qu’il fallait bien sûr changer de perspective. La réécriture à deux s’est créée dans l’urgence : entre l’appel aux directeurs artistiques de Jean-Duceppe et l’entrée en répétition, il s’est passé un mois. Des « passages entiers » sont inédits.

Anglesh Major a ainsi nourri le texte avec son héritage haïtien. Un exemple : dans une scène originelle, Dave manquait de respect à sa mère. Une insolence qui ne passerait pas dans la culture haïtienne. « C’est inconcevable ! J’ai dit à Alex : “Ce n’est pas crédible. Si je fais ça, la pièce finit là.” [Rires] » Déjà abordée dans l’œuvre originale, la question du racisme y est un peu plus développée et dorénavant abordée de l’intérieur. « C’est l’angle qui change plus que le propos de la pièce. »

Ce qu’il y a d’universel dans le spectacle, c’est la peur, qui est le moteur du personnage. Il n’est pas méchant, il prend de mauvaises décisions. Au fond de lui, c’est un petit cul vulnérable, qui veut avoir l’air de quelque chose. Un Dave, on en connaît tous un.

 

Mais c’est surtout par la langue que l’interprète a fourni sa touche personnelle, ajoutant des mots en créole et s’exprimant en slang (tout en s’assurant « que tout le monde comprend »). Une langue hybride qu’il entend dans la rue, chez les jeunes, mais jamais sur scène. Ce sera une première au Québec, dit-il. « Pour moi, c’était un peu vertigineux : je n’avais pas de références pour transposer une langue au théâtre. Sinon moi-même. »

Après une première version lue devant des représentants de la communauté afro-québécoise de tous horizons, ces « conseillers de la diversité » ont encouragé le duo à aller encore plus loin — ce qui a nécessité une autre couche d’adaptation. Soit à modifier l’accent d’Anglesh, qui jouait encore le texte en québécois. Celui-ci apprécie l’apport de ce regard extérieur : « C’est vraiment un échange. Après, nous on prend ce qu’on veut. On est au service de l’œuvre, aussi. On sentait qu’elle avait besoin de ça. »

Alexandre Goyette a été marqué par le commentaire de Jenny Salgado, la conceptrice musicale du show : « Si ça s’adressait à moi, ça parlerait comme moi. » Cette consultation de la communauté nécessite « une ouverture et d’être vraiment à écoute de l’autre, explique le créateur. Ce qui ne signifie pas dire oui à tout ». Devant certaines suggestions, Goyette a conservé ses prérogatives d’auteur. King Dave s’appuie après tout sur une langue de scène, inventée pour le personnage. Une partition où « les mots qu’on ne comprend pas sont juste des touches de couleur dans toute une palette ».

Reste que pour lui, ce pari linguistique de la nouvelle mouture relève d’un « statement politique, à la limite ». « Dans le contexte où on la [présente], et après ces rencontres, je pense que c’était important qu’on s’adresse à eux vraiment. On est rendus là. Et du créole sur scène, câline que c’est beau ! »

Universel

Outre ce « bagage culturel différent », King Dave, qui nous confronte à certaines réalités dérangeantes existant encore, demeure fondamentalement la même pièce — ce qui était d’ailleurs l’objectif de la production. Le récit d’un jeune de classe moyenne qui s’empêtre dans des situations violentes qui le dépassent.

Le solo créé dans la salle intime du Prospero, qui a connu ses heures de gloire à La Licorne, est toutefois repris dans un tout autre environnement. Y aura-t-il choc culturel ? Le nouvel interprète fait confiance au parcours du texte : « Le personnage se déconstruit, il enlève ses masques, l’un après l’autre. Et à la fin, il est complètement nu. On voit un humain qui a peur. »

Et pour l’avoir joué dans toutes sortes de contextes, Alexandre Goyette sait que son solo transcende son milieu urbain rough. « Le texte a eu un écho beaucoup plus large que tout ce à quoi j’aurais pu m’attendre. Des dames de 65 ans m’ont attendu après des représentations pour me dire qu’elles auraient voulu serrer Dave dans leurs bras. Quand je l’ai joué pour des écoles de jeunes en difficulté, certains devaient sortir, en crises de larmes, pendant le show. Ce qu’il y a d’universel dans le spectacle, c’est la peur, qui est le moteur du personnage. Il n’est pas méchant, il prend de mauvaises décisions. Au fond de lui, c’est un petit cul vulnérable, qui veut avoir l’air de quelque chose. Un Dave, on en connaît tous un. »

Il ajoute néanmoins : « Il y a peut-être des gens qui auront des préjugés, parce qu’Anglesh est noir. Alors peut-être qu’il faut aborder les choses avec une autre approche. Sans mettre de gants blancs, mais en étant conscient de ça. » Goyette raconte qu’en assistant aux répétitions, sous la direction de son grand ami, le metteur en scène Christian Fortin, il avait remarqué un piano droit à côté du local. Un matin, l’acteur a eu l’idée de demander à Anglesh, qui est « un multitalentueux », d’en jouer. « Juste ça, c’est tellement fort. »

Cette vision, qui montre une autre dimension du personnage, « brise dès le début l’image que certaines personnes pourraient avoir », renchérit l’intéressé. L’interprète espère aussi que la pièce attirera un public plus diversifié qu’il ne l’est habituellement dans les théâtres montréalais. « Cela me peine beaucoup lorsque je regarde une salle et que je ne vois qu’une seule couleur. En Haïti, aller au théâtre est un événement. Ici, c’est comme si on n’avait pas intégré [cet élément] de la culture afro-québécoise. »