Rachid Badouri n’est plus celui que vous pensez

Rachid Badouri marche depuis juin dernier sur le chemin de la rédemption et se soumet à une tournée médiatique en forme d’acte de contrition afin de se laver de cette réputation de roitelet irascible dont le grand public ignorait tout, mais qui le pourchassait dans les coulisses du petit monde du rire.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Rachid Badouri marche depuis juin dernier sur le chemin de la rédemption et se soumet à une tournée médiatique en forme d’acte de contrition afin de se laver de cette réputation de roitelet irascible dont le grand public ignorait tout, mais qui le pourchassait dans les coulisses du petit monde du rire.

Les attachées de presse, dans le milieu de la culture, sont en général des femmes sympathiques et honnêtes, ce qui ne les empêche pas de parfois tenter de flatter le journaliste dans le sens du poil. C’est donc avec un peu de méfiance que nous recevions récemment ce courriel de Sylvie Savard, directrice de marque chez KOScène, la nouvelle boîte de production de Rachid Badouri. « Tu n’as même pas idée à quel point il va être content ! Il m’en parle depuis novembre ! » nous écrivait-elle au moment où nous lui confirmions bel et bien souhaiter rencontrer l’humoriste, en amont de la première montréalaise de son troisième spectacle, Les fleurs du tapis.

Le principal intéressé, en nous accueillant dans les bureaux de KOScène, réitère avoir lui-même émis ce souhait, et devant notre mine suspicieuse, se sent obligé de dérouler sur son téléphone intelligent ses échanges par texto avec son équipe. Et le voilà, juste là au milieu de l’écran : un message de Badouri affirmant son désir d’une entrevue entre les pages du journal que vous lisez présentement.

Pourquoi Rachid Badouri souhaitait-il — tant que ça — rencontrer Le Devoir ? « Parce que je voulais montrer que je ne suis pas ce qu’on pense, je ne suis pas ce que Le Devoir pense. » En 2013, le collègue François Lévesque signait au sujet de son précédent tour de piste (Badouri rechargé) un compte rendu peu enthousiaste, se désolant que l’humoriste s’en remette à toutes sortes d’artifices scénographiques, alors qu’il excelle lorsqu’il interagit avec son public, sans flafla. « Je l’avais lu l’article et je comprenais pourquoi il disait ça ! Je ne lui avais pas donné la matière pour écrire autre chose que ça. »

Refaire ses classes

Vous le savez désormais sans doute : Rachid Badouri marche depuis juin dernier sur le chemin de la rédemption et se soumet à une tournée médiatique en forme d’acte de contrition afin de se laver de cette réputation de roitelet irascible dont le grand public ignorait tout, mais qui le pourchassait dans les coulisses du petit monde du rire. Voilà entre autres pourquoi il a longtemps été, dans les vannes de ses compatriotes (dont Mike Ward), cet imposteur préférant les steppettes aux blagues savamment construites.

Des critiques avec lesquelles le quarantenaire se dit, encore une fois, essentiellement en accord. Catapulté en 2007 par la machine Juste pour rire, Badouri aura pu contourner la rude école des bars et avoue avoir longtemps ignoré tout de l’histoire du stand-up, cette forme d’art qu’il avait embrassée d’abord et avant tout dans l’espoir de devenir « une bigstar à Hollywood ». Il lui aura fallu, au cours des dernières années, refaire ses classes, en fréquentant les nombreux cabarets et soirées d’humour qui éclosent dans la métropole (comme le Bordel Comédie Club, dont Mike Ward, devenu son ami, est copropriétaire).

Rachid, qui a toujours une anecdote en tête pour illustrer son propos, raconte : « En 2018, mon ami français Fary était en visite à Montréal et il me dit : “ On va au Mobilo ! [un festival d’humour alternatif présenté dans le Mile-End] Je ne savais même pas c’était quoi le Mobilo, ça te donne une idée à quel point j’étais déconnecté. On croise Mike Ward au spectacle de Rosalie Vaillancourt et on le suit dans une soirée en face. Je regarde Yannick De Martino faire son numéro et je capote. Mike voit mon excitation et me dit [Rachid imite à la perfection le ton nasillard de Ward] : “ Veux-tu que je leur demande si tu peux monter sur scène ?”  Je ne suis pas monté ; j’avais peur que ce public-là [plus champ gauche] se demande si j’étais encore le gars qui fait le moonwalk. J’ai dit à Mike : “Je ne suis pas prêt.” Il m’avait répondu : “T’es prêt depuis longtemps, tu le sais juste pas”. »

Nécessaire mise à jour

L’avènement de ce Rachid nouveau, s’il témoigne certes d’un travail d’introspection, relevait aussi, du point de vue créatif, de la nécessaire mise à jour. Révélé grâce à un mélange de monologues, d’imitations, de voix et de numéros de variétés, le Rachid d’avant risquait d’apparaître anachronique dans un paysage comique valorisant plus que jamais la simplicité, et où l’impression d’avoir accès à la pensée de l’humoriste prime tout. Des collègues plus jeunes, dont Roman Frayssinet et Anas Hassouna, ont souvent invité au cours des dernières années leur aîné à se prévaloir de sa tribune exceptionnelle pour dire ce qu’il a dans la tête, et sur le cœur.

Le problème ? Rachid Badouri l’avoue lui-même : il a eu longtemps rien à dire pantoute. Mais l’âge, la paternité, la fin de son partenariat avec son gérant de longue date Steve Rasier (plongé dans un scandale) et de sérieux ennuis de santé auront préparé le terrain pour une vraie réflexion sur son identité et ses racines — ses parents sont d’origine berbère marocaine — maintenant au centre de ce nouveau spectacle.

« Ma mère me disait souvent : “N’oublie jamais que tu as été le premier Maghrébin à avoir autant de succès en humour au Québec. Ça vient avec une responsabilité”. » Invité aux Francs-tireurs en 2007 à participer à une table ronde sur les accommodements raisonnables avec ses camarades Mettaya et Sugar Sammy, Rachid Badouri affirmait ne pas observer de racisme au Québec. « On sait que tu veux être nice… » lui répliquait Sugar Sammy sur un ton agacé, comme pour suggérer que Badouri levait les yeux sur la réalité afin de ne pas contrarier de potentiels acheteurs de billets.

« C’est vrai que je ne voulais pas insulter mon public : si les gens viennent me voir, c’est qu’ils ne sont pas racistes. Mais ce que j’ai voulu dire, et que je maintiens, c’est que le racisme au Québec n’est pas autant dans ta face qu’en France », précise celui qui, depuis l’adoption de la loi 21, dit cependant craindre « que le même phénomène qu’en France se produise et qu’il y ait ici aussi une ségrégation entre les membres de la société d’accueil et les Arabes, les Africains. J’ai peur que les jeunes immigrants et enfants d’immigrants n’aient plus de sentiment d’appartenance à leur nouvelle patrie ».

Fait-il de l’humour pour les mêmes raisons qu’au premier jour ? « Tellement pas. Au début, je le faisais parce que je voulais être célèbre. Je voulais retourner au Fuzzy de Laval avec mes amis pis que les gens disent : “Ah, regarde, c’est Rachid Badouri !”  Là, je te dirais que je le fais parce que je suis passionné. » Et qu’il a des choses à dire.

Les fleurs du tapis

De Rachid Badouri. À l’Olympia, du 19 au 22 février, et en tournée partout au Québec.