Yannick de Martino met au rebut le «jukebox à jokes»

Yannick de Martino se livre véritablement sur scène.
Photo: Super babe Yannick de Martino se livre véritablement sur scène.

Yannick de Martino calibre d’emblée nos attentes : il n’y aura pas de blagues machos, pas de blagues sur Hochelaga, pas de blagues de nain dans Les dalmatiens sont énormes en campagne, présenté jeudi soir au Club Soda. Avec ses souliers roses et son gobelet rose, l’humoriste se joue certes des stéréotypes de genre (« Je ne suis pas une victime de la masculinité toxique »), mais se livrera surtout au cours de la prochaine heure à une épatante déconstruction des conventions d’un premier spectacle d’humour.

Échanger avec son public afin de briser la glace, à la manière d’un Sugar Sammy ? Yannick de Martino entre sur scène nonchalamment avec, dans ses mains, un vieux boombox, qu’il dépose minutieusement sur son tabouret, avant de placer encore plus minutieusement son micro devant un des haut-parleurs du boombox, et d’enfin appuyer sur play.

Les questions banales — Vous venez d’où ? Est-ce votre mari à côté de vous ? Avez-vous voyagé récemment ? — qu’il souhaitait adresser à la foule, l’humoriste les a enregistrées sur une cassette ! Sous-texte limpide : les vannes pleines d’esprit, prétendument spontanées, que ses collègues en plein crowd working sortent de leur chapeau ne le sont peut-être pas autant qu’ils le laissent entendre.

À l’image de ce prologue digne d’Andy Kaufman, toute la soirée aura les allures d’un commentaire, plus ou moins oblique, sur le conformisme de l’humour tel qu’on le pratique au Québec, ainsi que d’une critique des attentes qu’il suscite chez un public souvent prompt à réduire le comique à son rôle de « jukebox à jokes ».

Cette savante mise en lumière des procédés lui permettant de générer des rires ne tiendrait cependant que de l’exercice de style si de Martino ne s’en servait pas comme d’un tremplin afin de réellement se révéler et se raconter. Issu d’un milieu difficile, le jeune Yannick développe tôt des troubles d’anxiété généralisée. Cet accent plein de diphtongues qui est le sien ne serait d’ailleurs pas du tout un accent, nous apprend-il, mais la conséquence d’un problème dentaire qui, enfant, lui a fait des misères. Religion, intimidation, santé mentale sont évoquées avec une certaine vulnérabilité, sans jamais que le pathos ne menace de plomber l’hilarité.

Malgré sa réputation d’humoriste absurde, Yannick de Martino verse moins dans les incongruités que dans les observations et les réflexions d’une extraordinaire singularité. Mais comment a-t-il bien pu penser à ça ? s’exclamera-t-on intérieurement à plusieurs reprises. Le jeune trentenaire est « fasciné par l’être humain », confie-t-il, et son regard cherche sans cesse, dans de très, très drôles d’endroits, les indices de notre commune humanité.

La langue, les mots sont également objets de fascination chez celui qui renoue à quelques reprises avec l’outil du one liner auquel il se remettait davantage à ses débuts, pendant de brefs segments du spectacle offerts à l’extrême gauche ou droite de la scène, une stratégie rappelant 3Mics de l’Américain Neal Brennan.

Si cette façon de subvertir les codes comiques témoigne donc sans doute d’un désir de montrer ce qu’ils peuvent receler d’hypocrisie, Les dalmatiens sont énormes en campagne peut aussi être lu, à l’instar de tout travail formel aussi ingénieux, comme un hommage au pouvoir de la forme d’art qu’il triture. La mise en scène signée Philippe Brach, auteur-compositeur-interprète et ennemi juré des clichés, n’aura que raffermi une conviction que nous nourrissions depuis longtemps : le milieu de l’humour, très insulaire, gagnerait à tendre la main à des créateurs qui n’y appartiennent pas.

Parce que tous les spectacles d’humour doivent comporter un passage sur la sexualité, Yannick de Martino conclura le sien… en parlant de sexualité, peu importe la gêne que le sujet suscite en lui, avant de faire jouer grâce à son téléphone intelligent une série de blagues coupées pendant son processus de rodage. « Moi, personnellement, j’adore mon humour », disait-il plus tôt dans un rare (et ironique) moment d’assurance. Il n’est pas le seul.

Les dalmatiens sont énormes en campagne

De Yannick de Martino. En tournée partout au Québec jusqu’en mai 2020.