«Le principe d’Archimède»: nager en eaux troubles

Les versions des personnages sont confrontées à travers une série de scènes en duo.
Photo: Marie-Andrée Lemire Les versions des personnages sont confrontées à travers une série de scènes en duo.

Après deux productions bien accueillies dans de petites salles (Buffles et Les Coleman-Millaire-Fortin-Campbell), le Théâtre à l’eau froide s’offre la grande du Prospero. Avec un deuxième dramaturge catalan. La pièce de Josep Maria Miró serait jouée « presque sans interruption » à travers le monde depuis sa création, en 2011, note Christian Fortin dans son mot de metteur en scène. Et pour cause. Le principe d’Archimède met en lumière des questions ou des phénomènes encore bien actuels : la peur qu’inspire la pédophilie, la difficulté de connaître la vérité et surtout l’obsession de la sécurité à une époque que plusieurs jugent surprotectrice.

Ce n’est certes pas la première oeuvre, en notre ère du soupçon, à exposer les dangers de la rumeur publique sur les réseaux sociaux aux dépens, possiblement, de la présomption d’innocence. Mais Miró met en place une situation exemplaire dans sa simplicité, au déroulement habilement nourri par des éléments du récit d’allure d’abord anodine. L’ancien journaliste expose comment une situation peut déraper.

La pièce est campée dans une piscine municipale. Une enfant de sept ans croit avoir vu un moniteur de natation embrasser sur la bouche l’un de ses camarades. Les parents, auprès de qui la nouvelle s’est vite ébruitée via un groupe Facebook, réclament des actions. Pierre (Lucien A. Bergeron) nie avec véhémence : son « bec » sur la joue était innocent. Mais le doute s’est déjà installé dans son milieu de travail, où tout son comportement semble réexaminé à la lueur de cette suspicion. Est-il trop affectueux avec ses élèves ? Ses douteuses blagues « de vestiaire » seraient-elles le symptôme d’une déviance ?

Le principe d’Archimède confronte les versions des personnages à travers une série de scènes en duo, antagonistes. La particularité de la pièce loge dans sa construction qui dévie de la linéarité chronologique et en inversant certaines scènes, offre une autre perspective sur la situation. Ainsi, la directrice obsédée d’environnement sanitaire (la fumée de cigarette !) paraît initialement bien rigide. On comprend un peu mieux l’attitude de ce personnage, défendu avec conviction par Geneviève Alarie, lorsqu’on voit ensuite la scène qui a eu lieu avant, avec les pressions exercées par un père outré. Notre jugement se nuance donc grâce à cette information.

Déployé devant une grande vitre opaque — comme la vérité —, le spectacle est généralement clair et tendu, alimenté en cela par la conception sonore de Benjamin Prescott La Rue. Même si l’exécution de certains éléments semble manquer un peu de subtilité. Le personnage du parent-roi (Sébastien Rajotte) n’aurait-il pas avantage à paraître moins détestable — même s’il s’adoucit en fin de scène —, afin qu’on comprenne son point de vue ?

Et l’auteur lui-même fait dériver son récit vers une situation qui paraît franchement un peu grosse. Sans toutefois rien dénouer. La réplique finale, elle, résume bien l’époque : « tout le monde a peur »…

Le Principe d’Archimède

Texte : Josep Maria Miró. Adaptation : Kariane Héroux-Danis. Mise en scène : Christian Fortin. Production : Théâtre à l’eau froide, en collaboration avec Christian Fortin. Avec Geneviève Alarie, Daniel D’Amours, Lucien A. Bergeron, Sébastien Rajotte, au Théâtre Prospero, jusqu’au 16 novembre.