«Paysages de Papier»: tendre la main à la créativité

Pendant la création de sa plus récente pièce, la chorégraphe a été très soucieuse du public enfant, de l’importance de ne pas le perdre pendant la représentation.
Photo: Alice Chiche Le Devoir Pendant la création de sa plus récente pièce, la chorégraphe a été très soucieuse du public enfant, de l’importance de ne pas le perdre pendant la représentation.

À une époque où notre rapport au temps est accéléré, où le quotidien des petits et des grands est beaucoup dicté par les écrans, Estelle Clareton croit à l’inverse au pouvoir de l’ennui qui mène à la créativité. Alliant danse, théâtre et arts plastiques, elle offre avec son tout nouveau spectacle une plongée au coeur de soi et de l’autre.

« Ce qui a, au départ, motivé mon envie de créer, c’est l’anxiété et ce besoin de sortir d’une certaine solitude, mais je ne croyais pas pouvoir parler d’anxiété aux enfants, je croyais que ça ne les rejoindrait pas. Au contraire, ils en vivent énormément », nous confie la chorégraphe en entrevue.

En évitant le piège du didactisme, elle tente ainsi avec Paysages de Papier de donner des pistes de solution, de faire réagir les enfants en leur montrant comment on reconnaît l’anxiété dans notre corps et comment on peut y faire face. Le tout en restant dans le jeu. « Ce n’est absolument pas un show éducatif. On est plutôt passé à travers le papier pour exprimer la thématique. Et ce qui est chouette avec cette matière, c’est qu’elle est malléable et fragile. Le papier peut se froisser, se plier, se déchirer et tout ça évoque le thème de l’anxiété. »

Le papier est le 4e personnage de la pièce. Il devient tantôt un endroit où on peut se cacher, tantôt de l’origami, ou une voile de bateau, des costumes, des abris, bref, il prend toutes sortes de significations scénographiques.

 

Avec la danse, l’autre devient essentiel, notamment dans une chorégraphie. Le besoin du partenaire, l’importance de communiquer s’inscrivent dans la démarche de la créatrice. « Il y a un moment dans la pièce où un personnage a l’impression d’être enfermé dans le papier et il fait une petite crise de panique. Ses deux comparses le regardent, mais il n’ose pas leur demander de l’aide. Dans les moments où on est plus fragiles, c’est parfois dur de savoir à qui on peut s’adresser et on ne veut pas montrer cette part de vulnérabilité. Alors, ici, j’essaie de dire qu’on a besoin de la proximité des autres et qu’il ne faut pas avoir peur de ça. Juste le fait de parler, de s’exprimer, ça apaise et ça rend moins seul ».

Montrer avec peu

Faire beaucoup avec peu est non seulement le chemin qu’ont emprunté Estelle Clareton et son équipe pour élaborer cette fable sur la fragilité et la vulnérabilité, mais c’est aussi le fil rouge de la pièce. « On est partis d’un rouleau de papier kraft que j’avais dans mon sous-sol. L’idée de partir de presque rien était importante. On n’a pas besoin de dépenser des millions pour être créatif. On peut l’être avec peu », explique-t-elle.

Maniant une immense feuille de papier, les trois danseurs explorent différents univers. « Le papier est le 4e personnage de la pièce. Il devient tantôt un endroit où on peut se cacher, tantôt de l’origami, ou une voile de bateau, des costumes, des abris, bref il prend toutes sortes de significations scénographiques », raconte la chorégraphe.

Et c’est là tout l’opposé de ce qu’offrent les tablettes et autres bidules électroniques. Estelle Clareton fait remarquer l’état statique du corps des jeunes devant leur écran. « Ils n’ont que des pouces qui bougent. Et même lorsqu’ils se rassemblent entre amis, chacun joue de son côté. Il n’y a pas d’interaction. Paysages de Papier est là un peu pour proposer d’autres alternatives. C’est le fun quand tu imposes à ton enfant de lâcher son iPad. Il râle, puis s’ennuie et après il trouve quelque chose qu’il a envie de faire. Dessiner, faire la cuisine. Je ne suis pas contre le iPad, mais il n’y a pas que ça. C’est tellement une belle qualité qu’ont les êtres humains d’être créatifs ».

Offrir de la rigueur

L’idéatrice de Tendre est très soucieuse du public enfant, de l’importance de ne pas les perdre pendant la représentation. Ils sont très exigeants et ne donnent pas droit à l’erreur. S’ils décrochent, elle est d’avis que c’est le créateur qui n’a pas bien fait son boulot. « L’enfant ne fait pas d’effort dans le sens où s’il est intéressé, il l’est, sinon il décroche. C’est pourquoi j’ai un souci du rythme de la pièce. Je ne veux pas les ennuyer, mais il faut aussi qu’ils acceptent que, parfois, certaines choses prennent du temps à aboutir. Alors, dans le spectacle, on joue avec cette temporalité », poursuit-elle.

Afin de bien faire le boulot, Estelle Clareton a ainsi poussé loin la recherche formelle pour créer cette pièce. « On a passé de longues heures à chercher une gestuelle. Par exemple, quand on froisse le papier, qu’est-ce que le son provoque dans le corps… Si nous, on essaie de froisser nos corps, nos organes, nos os, qu’est-ce que ça donne ? Et il faut que visuellement l’enfant puisse comprendre ce qu’il se passe. »

Comprendre tout en le laissant bien sûr imaginer, explorer, questionner ce qui se joue devant lui. « Il faut leur donner ce niveau d’exigence là. C’est dur d’avoir des réponses affirmées, nettes dans la vie c’est pourquoi dans la pièce on leur offre plus un questionnement que des réponses. Il faut leur apprendre à être rigoureux. Il faut, parce qu’il y a tellement d’infos et de bêtises partout autour. Il faut investir ce niveau de rigueur là ».

Paysages de Papier

Chorégraphie d’Estelle Clareton, assistance à la création et à la répétition d’Annie Gagnon, Emmanuelle Bourassa Beaudoin, mentorat de Benoît Vermeulen, interprétée et cocréée par Nicolas Labelle, Jessica Serli et Olivier Rousseau. Une production de Créations Estelle Clareton, présentée au Théâtre Outremont du 20 au 23 octobre.