La troublante actualité du «Meilleur des mondes»

Pour théâtraliser et actualiser le roman  de Huxley, Guillaume  Corbeil en a transformé ou carrément supprimé plusieurs paramètres, tout en conservant son parcours narratif originel.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Pour théâtraliser et actualiser le roman de Huxley, Guillaume Corbeil en a transformé ou carrément supprimé plusieurs paramètres, tout en conservant son parcours narratif originel.

Trois ans après avoir traduit 1984 pour le théâtre Denise-Pelletier, Guillaume Corbeil pose sa griffe sur un autre classique de la dystopie. Le dramaturge voit là une belle occasion de donner aux spectateurs adolescents, notamment, la chance d’entrer en contact avec des œuvres qui ont marqué sa propre jeunesse. Au secondaire, la science-fiction a été la porte d’entrée du futur écrivain dans la littérature. « Je n’étais pas un littéraire ! Mais j’aimais les histoires de robots. Alors ce furent mes premières lectures. »

Et le récit dystopique, rappelle l’auteur d’Unité modèle — rencontré, coïncidence, le jour même où Margaret Atwood lançait Les testaments, la suite de La servante écarlate —, a toujours été un outil pour « faire voir le caractère monstrueux d’une époque », dont il extrapole les traits les plus inquiétants. En surface, Le meilleur des mondes nous plonge dans un univers beaucoup plus souriant que le fait le roman de George Orwell. « Avant, on se référait beaucoup à 1984 et à sa dimension de contrôle pour parler de notre monde. » Tandis que de plus en plus, l’œuvre anticipative d’Aldous Huxley, avec sa société très performante, axée sur la consommation, au bonheur programmé, serait convoquée pour refléter la nôtre.

L’écrivain britannique (1894-1963) a imaginé une civilisation où les individus, créés en laboratoire, sont génétiquement conçus selon un système rigide de castes sociales, puis conditionnés afin de se satisfaire de leur sort. Pour Guillaume Corbeil, le plus troublant dans ce roman publié en 1932, c’est le discours sur la conception utilitaire des êtres humains, qui y sont carrément créés en fonction des nécessités de l’économie. « Il y a là quelque chose qui fait beaucoup écho à notre conception présente de l’éducation, où on instruit les enfants selon les besoins du marché. On leur demande de choisir des domaines dans lesquels il va y avoir des débouchés. »

Dans Le meilleur des mondes, l’être humain est considéré uniquement à travers sa fonction économique, soit ce qu’il produit et ce qu’il consomme. « Toute la conception du loisir et des temps libres est faite pour générer des revenus pour l’État. » Et ce système qui favorise le culte de la jeunesse, de l’apparence (ça vous rappelle quelque chose ?), où une sexualité récréative est « instrumentalisée comme agent de stabilité sociale », et pousse les individus à se distraire constamment. « C’est très fort dans le roman. Les membres de l’équipe de production qui ne l’avaient pas lu étaient très surpris au début : pourquoi y a-t-il un côté bédé dans [la pièce] ? Cette injonction au plaisir crée nécessairement un monde un peu guimauve, où tout ce qu’on veut, c’est [s’amuser] et acheter de nouveaux produits. Une apologie du divertissement, et donc de la vacuité la plus totale. »

Et lorsque leurs émotions, « voire leur humanité », risquent de ressortir, les personnages ingèrent du soma, une drogue conçue « pour calmer les gens et éliminer tout inconfort, afin de retourner travailler et consommer. Évidemment, ça fait un peu [écho] aujourd’hui aux antidépresseurs. Et au Ritalin pour contrôler les enfants, afin qu’ils soient performants et dociles ».

Avec son « visage rose bonbon », Le meilleur des mondes présente une société totalitaire beaucoup plus sournoise que celle de 1984, selon le dramaturge. « On a l’impression de l’avoir choisie. Elle répond à nos besoins, à nos envies, et nous procure du plaisir. Et d’une certaine façon, les membres de cette société sont réellement heureux. Ce qui est terrible, c’est le vide derrière. C’est l’humanité réduite à si peu de choses. Mais concrètement, n’est-ce pas le monde dont on a toujours rêvé ? Ce monde de divertissement, où on ne manque de rien. Il y a [dans le roman] cette phrase terrible : le bonheur, c’est d’aimer ce qu’on est obligé de faire. »

Encore plus insidieux, le concept même de liberté, « une idée fondamentale des derniers siècles, est tout à coup réduite à néant par cette espèce de bonheur de surface. Qu’est-ce que tu peux revendiquer dans un monde où tu es parfaitement confortable et diverti ? »

Appropriation

Par contre, différence notable avec notre époque, Huxley dépeint un État mondial, un monde collectiviste dans lequel « on ne peut pas faire autrement que de voir la critique du communisme ». « Ce qui est étonnant, c’est que ça a été très facile de le retourner pour en faire une apologie du moi. » Une société où l’individualisme est plutôt le moteur de l’économie.

Pour théâtraliser et actualiser le roman, Guillaume Corbeil a ainsi transformé ou carrément supprimé plusieurs paramètres (par exemple, le passage sur la réserve amérindienne, un « sujet tellement immense »), tout en conservant le parcours narratif originel. La pièce qui est en résulte est une « collision » entre l’œuvre d’Huxley et son propre univers. « Je m’approprie certains éléments, j’insère mes réflexions. Plusieurs de mes préoccupations, de mes thèmes sont montés à la surface, presque sans efforts. Mais ça, c’est la maladie des auteurs », raille-t-il. De voir sa vision du monde émerger malgré soi, même lorsqu’on pense : « enfin, je vais voir les choses autrement puisque je fais une adaptation… »

Je m’approprie certains éléments, j’insère mes réflexions. Plusieurs de mes préoccupations, de mes thèmes sont montés à la surface, presque sans efforts. Mais ça, c’est la maladie des auteurs.

Difficile, notamment, de ne pas voir les liens entre Le meilleur des mondes et Cinq visages pour Camille Brunelle : pression sociale, « impératif du bonheur, la vie comme une performance », énumère l’auteur, qui revient justement de New York, où il a vu See You, la première production professionnelle américaine de sa pièce, au New Ohio Theatre.

La révolution par Shakespeare

Comme le roman, la pièce dirigée par Frédéric Blanchette suit, entre autres, deux protagonistes en marge de cet univers uniformisé. Parce qu’il ne correspond pas au physique avantageux de sa caste Alpha, l’amer Bernard (Simon Lacroix) se sent inadéquat dans cette société éprise de perfection. Mais à partir du moment où il découvre les réfugiés John et Linda (Benoît Drouin-Germain et Kathleen Fortin), qui attisent la curiosité générale parce qu’ils viennent de l’extérieur du système, Bernard acquiert une popularité qui fait fondre ses critiques…

Le révolté John, lui, va vraiment tenter de changer ce « meilleur des mondes », où les livres sont jugés inutiles. Le jeune homme, qui a grandi en lisant Shakespeare, désire que le monde porte les mêmes émotions : le romantisme, l’intensité des sentiments, l’héroïsme, la douleur… « Shakespeare — et forcément, le théâtre — sert donc de contrepoint à cette société de productivité. » Le rôle du théâtre, résume le dramaturge, « c’est de nous rappeler c’est quoi, être un humain ».

Le meilleur des mondes

Texte : Guillaume Corbeil, d’après l’oeuvre d’Aldous Huxley. Mise en scène : Frédéric Blanchette. Avec Ariane Castellanos, Benoît Drouin-Germain, Mohsen El Gharbi, Kathleen Fortin, Simon Lacroix et Macha Limonchik. Présentée au théâtre Denise-Pelletier du 25 septembre
au 19 octobre.